Chapitre 6

Iels n’étaient plus désormais que sept élu·e·s à occuper le purgatoire, quatre de genre masculin et trois de genre féminin. La veille, la sortie d’Anaïs s’était très mal passée. Iels avaient entendu l’incontrôlable multitude hurler « à mort » puis les explosions des grenades paralysantes tirées par les gendarmes andrones pour la neutraliser. Iels ne doutaient pas un seul instant qu’Anaïs était morte dans d’atroces conditions. Et de fait, cette dernière avait été lynchée.

L’émission de samedi prochain verrait l’élimination d’un élu de genre masculin. Les trois élues de genre féminin, Paix-sur-Terre, Philip et Anoushé étaient certaines de survivre encore deux semaines.

Iels prirent leur petit-déjeuner en commun sauf Anoushé qui resta dans son hamac. Elle n’avait plus assez de force pour se lever. Paix-sur-Terre lui apporta une carafe de nectar de Shaadar pour qu’elle s’en humecte les lèvres. Cela faisait un peu plus d’une semaine qu’elle n’avait pas consommé d’aliments et elle se sentait réellement faible. Son teint avait pâli, ses joues s’étaient creusées. Elle-même était surprise de la vitesse avec laquelle sa santé déclinait. C’était bon signe. Avant deux semaines, avant la prochaine élimination d’une entité de genre féminin, elle pouvait espérer se faire transférer en reconstruction. Elle se trouverait alors hors du purgatoire et dès qu’elle aurait recouvré ses forces, elle pourrait planifier une évasion.

Philip et Pleine-Conscience avait passé une bonne partie de la nuit en fusion psychique sous l’objectif indiscret des caméradrones qui retransmettaient leur méditation sur les écrans rétiniens de millions de bioconnecté·e·s. Ces deux-là s’étaient rencontré·e·s dans le cours du jeu. Iels étaient fol·le·s amoureux·ses l’un·e de l’autre et iels ne pensaient pas un seul instant que leur histoire d’amour allait se terminer forcément de manière tragique puisqu’il n’y aurait qu’une seule entité gagnante. Chacun·e de leur côté, iels espéraient secrètement que le divertissement n’irait pas à son terme et qu’iels pourraient par conséquent y survivre.

Personne ne parlait d’Anaïs. Tou·te·s les élu·e·s devinaient le sort que la multitude lui avait réservé mais aucun·e n’osait aborder le sujet. Tout comme Roboam, Anaïs allait petit à petit s’enfoncer dans les sables mouvants de leur mémoire. Il fallait survivre à tout prix… Et pour survivre, il fallait tenir la mort à distance, ne jamais en parler, ne jamais l’évoquer. Elle était là pourtant… Elle était présente… Elle planait sur le purgatoire aussi souveraine et majestueuse qu’un aigle sur son domaine alpin.

Qui serait sa prochaine proie? Pleine-Conscience? Requiem-2? Carolin·e ou bien Lazare? Mercredi, les élues de genre féminin allaient nominer deux élus de genre masculin. Le très impopulaire Requiem-2 ferait probablement partie du binôme mais l’autre nomination semblait plus indécise. Pleine-Conscience était populaire. Il avait beaucoup de charme et il savait en user auprès des élues de genre féminin. Bien sûr, Philip qui entretenait avec lui une fusion psychique, ne le nominerait pas.

La deuxième place du nominé allait donc se jouer entre Carolin·e et Lazare. Ce dernier avait été très discret lors de la semaine passée. Il savait qu’il n’aurait pas pu être éliminé puisque c’était le tour des entités de genre féminin. Il était donc resté dans son coin sans importuner quiconque. Il avait passé ses journées à prier, agenouillé au pied de son lit, à parler tout seul, à tourner en rond, à se lamenter sur sa vie jalonnée de souffrances. Il avait invoqué Dieu, son fils Jésus-Christ et tous les saints qui se bousculaient dans son esprit confus. Il allait bientôt mourir. L’au-delà lui tendait les bras et c’était pour lui une source de grande joie. Peu importe la manière : que ce soit par injection létale, sur une chaise électrique, dans un chaudron d’eau bouillante, par le couperet d’une guillotine, par écartèlement ou piétiné par une multitude hystérique, le paradis était au bout du tunnel. Cette semaine allait être la sienne. Il n’en doutait pas un seul instant. Il allait facilement convaincre les trois entités de genre féminin de le nominer.

Carolin·e, quant à lui, n’était plus que l’ombre de lui-même. Il ne cessait de s’interroger sur ce qui avait bien pu le pousser à accepter de participer à ce jeu funeste. Il se souvenait d’avoir répondu avec enthousiasme à l’appel lancé par Genesis. Le fournisseur d’accès à la conscience universelle recherchait des entités « dotées d’un charisme exceptionnel » pour animer un tout nouveau concept de divertissement qui promettait au·à la gagnant·e la célébrité et une reconstruction génétique intégrale, gage de quasi-éternité. Son rêve était de devenir célèbre et le moyen le plus rapide pour cela était peut-être de participer à cette aventure. Il pourrait être le porte-drapeau de la communauté androgyne d’Occident, celle dont les membres se surnommaient les fil·le·s d’Aristophane et s’il remportait le jeu, sa célébrité pourrait lui permettre de s’offrir une chirurgie de réassignation androgyne. À côté des organes génitaux masculins qu’il possédait depuis sa création, il aurait un tout nouvel organe génital féminin. Après deux semaines qui lui semblèrent durer une éternité, Nikola Wekmul, réassigné·e androgyne et responsable des ressources bioniques de Genesis le contactait pour convenir d’un rendez-vous en vue d’un entretien avec Vol’Goor

Quelques jours plus tard, Carolin·e se trouvait dans la luxueuse suite de Vol’Goor située sur le pont supérieur du gigantesque vaisseau Guenaïm-3. Vol’Goor avait pris le temps de l’écouter. Iel avait semblé très attentive lorsque Carolin·e lui avait exposé son projet personnel de réassignation androgyne. L’ordonnance de Vol’Goor leur avait apporté deux petites carafes remplies de Nectar de Shaadar. Iels avaient bu, iels avaient continué à discuter de tout et de rien, comme deux ami·e·s qui se retrouvent après une longue séparation. Puis, Vol’Goor lui avait exposé en détail le concept de ce nouveau divertissement qui, par son avant-gardisme, allait insufflé un vent de renouveau dans la conscience universelle. Pour mener à bien ce « magnifique projet », Genesis était en quête d’un animateur androgyne ou dans un processus de réassignation androgyne.

Carolin·e se sentait bien. Il se sentait si léger qu’il avait l’impression de flotter à quelques centimètres du sol. Il buvait les paroles de Vol’Goor comme il avait bu sa petite carafe de Nectar de Shaadar… Au bout d’une heure d’entretien, il avait accepté de co-animer avec huit autres entités de genre masculin et féminin, un nouveau divertissement baptisé On ira tou·te·s au Paradis. Il avait donné sa signature-ADN… Puis, l’être qui présidait aux destinées de la Confédération Occidentale l’avait raccompagné jusqu’au sas de sortie. Avant de le confier à son ordonnance pour que ce dernier le guide dans le dédale de coursives jusqu’à l’ascenseur, Vol’Goor lui avait donné une ultime consigne… Pour l’intérêt du divertissement et pour ménager le suspense, personne ne devait être mis dans la confidence, pas même son entourage. Carolin·e avait suivi la consigne à la lettre et, le soir du premier direct, débordant d’espoir, il était entré dans le purgatoire en se disant qu’il allait enfin réalisé tous ses rêves: devenir célèbre, devenir une entité androgyne et acquérir l’immortalité.

Deux semaines plus tard, après avoir assisté à l’élimination de deux de ses colocataires, il avait malheureusement retrouvé toute sa lucidité. Il savait que Vol’Goor l’avait propulsé en enfer. Certes, son statut d’élu du purgatoire avait mis fin à son anonymat mais son psychisme s’était disloqué. Il ne dormait plus, il ne mangeait plus. Ses joues s’étaient creusées. Stéfany Ko’resh, le psychiatre, lui avait proposé son aide mais Carolin·e l’avait refusé. Son regard n’exprimait plus que de l’épouvante.

Ce divertissement était un véritable cauchemar dont il ne se réveillerait jamais. Il n’adressait plus la parole aux autres élu·e·s car il n’avait rien à offrir ni à recevoir en partage. Il craignait tout particulièrement la présence de Lazare. Ce dernier lui avait expliqué que la mort était une divinité, qu’il fallait lui faire des offrandes et que pour montrer l’exemple, il allait lui-même se sacrifier, tout comme le Seigneur Jésus-Christ mort sur la croix pour racheter les péchés des entités humaines. Le psychisme de Carolin·e s’était disloqué mais il n’avait pas pour autant perdu toute lucidité. Il était parfaitement conscient du sort que les bioconnecté·e·s lui réservaient. Bientôt, on allait l’offrir en sacrifice au Dieu qui avait programmé la conscience universelle. Il avait du mal à se faire à cette idée; il allait être coupé vivant en deux! Il se voyait déjà extrait du purgatoire par les cerbères… Il visualisait déjà cette multitude d’entités incontrôlables qui criait “A mort! A mort! A mort! A mort!” Mais quel était son crime? Qu’avait-il fait pour mériter ce sort? Il n’était ni innocent ni coupable. Rien ne justifiait qu’on mette un terme à son existence. Il n’avait jamais attenté à la vie de quiconque. En outre, la peine de mort avait été abolie depuis bien longtemps en Occident, de sorte que même le pire des psychopathes était certain d’avoir la vie sauve. Il revoyait l’élimination d’Anaïs… sa sortie particulièrement effroyable… Comment avait-elle pu conserver une telle sérénité? Où avait-elle trouvée la force de rester si paisible face à cette multitude déchaînée?

Carolin·e se dirigea lentement vers la piscine. Il avait une peur panique de l’eau et de ce fait, il n’avait jamais appris à nager. Les pieds joints, il se plaça sur le bord, là où le bassin était profond de trois mètres quarante, il ferma les yeux et plongea tout habillé. Immédiatement, il s’enfonça dans l’eau avant de remonter à la surface, tel un bouchon. Ses bras battaient la surface dans un geste désespéré de survie. Il but la tasse à plusieurs reprises. De l’eau pénétra dans ses poumons. La douleur dans sa poitrine était insupportable. Il finit par perdre connaissance juste avant de couler…

Il se réveilla quelques minutes plus tard dans le confessionnal entouré d’andrones-réanimateurs et de cerbères trempés des pieds à la tête. Ces derniers lui avaient sauvé la vie en le ramenant à l’air libre et en lui administrant une défibrillation. Carolin·e était de retour dans le purgatoire.

C’était le lundi de la troisième semaine. Il faisait un temps superbe. Le soleil était au rendez-vous et à l’exception de Carolin·e, tous les survivant·e·s du purgatoire s’étaient rassemblés au bord de la piscine. Les entités de genre masculin barbotaient dans l’eau tandis que les entités de genre féminin prenaient un bain de soleil. Anoushé était désormais trop faible pour marcher. Pleine-Conscience et Lazare l’avaient déplacée jusqu’au bord de la piscine, sur un lit médicalisé que la production leur avait confié. Elle avait les joues de plus en plus creuses car elle en était à son dixième jour d’inédie. Requiem-2 qui était sorti de la piscine, la contemplait de manière insistante, avec un large sourire sur ses lèvres épaisses. Le spectacle d’Anoushé en train de dépérir était pour lui une véritable source de jouissance. Il finit par lui demander si elle ne préférait pas être achevée par ses soins plutôt que de « crever lentement » en refusant de s’alimenter. Anoushé ne trouva pas la force de lui répliquer. Requiem-2 insista :
– Qu’est-ce que tu préfères ma petite Anoushé? Que je te lapide comme dans la plus pure tradition des Terres de Khelif?… Ou bien que je t’étrangle à mains nues? C’est toi qui choisis! lui dit-il avant de partir dans un grand éclat de rire. Paix-sur-Terre qui se tenait accroupi au chevet d’Anoushé se releva brusquement et gifla Requiem-2 sans que ce dernier ait eu le temps d’esquisser la moindre parade.

– Tu peux pas fermer ta grande gueule? hurla-t-elle, dans un accès d’hystérie.

Requiem-2, depuis son entrée dans le purgatoire, avait l’habitude de subir des violences physiques lesquelles d’ailleurs pouvaient être considérées comme de la légitime défense car elles étaient toujours la conséquence de ses brutalités verbales. Mais cette fois-ci, l’agression était le fait de Paix-sur-Terre… Pour la première fois, une entité de genre féminin avait osé porter la main sur lui… Il essaya de ne pas montrer qu’elle l’avait profondément surpris et vexé. Il en rajouta même dans la provocation en tendant l’autre joue et en citant les paroles de Jésus-Christ:

– Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre, Matthieu Chapitre 5 verset 39.

Et Paix-sur-Terre s’exécuta en le giflant sur l’autre joue! Requiem-2 la fusilla du regard avant de plonger dans la piscine pour calmer la colère qui le submergeait. Le contact de l’eau l’apaisa. Avant de remonter à la surface, il poussa un hurlement inaudible pour les autres candidats. Paix-sur-Terre ne perdait rien pour attendre.

Le soir, alors que les élu·e·s s’étaient rassemblé·e·s dehors pour profiter d’une nuit particulièrement constellée, Requiem-2 demanda à Paix-sur-Terre si elle acceptait d’entrer en fusion psychique avec lui pour se faire pardonner. Celle-ci lui répliqua qu’elle ne fusionnait pas avec les psychopathes.

A deux heures du matin, tou·te·s les élu·e·s étaient dans leur hamac, sauf Paix-sur-Terre qui méditait dehors à quelques mètres du bord de la piscine, toute nue et en position du lotus. Elle n’entendit pas Requiem-2 qui s’était extirpé de son hamac et qui s’approchait d’elle à pas de loup. Ce dernier s’accroupit à côté d’elle. Elle sentit la paume d’une main glacée se poser sur son front. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle se trouva nez-à-nez avec le visage de Requiem-2, déformé par la haine. Elle essaya de se libérer mais il était déjà trop tard. La fusion psychique avait commencé. Requiem-2 était en train de la violer et sous l’extrême brutalité des images qu’il lui téléversait, elle sentit que son esprit se disloquait. Elle finit par perdre connaissance

Son crime accompli, Requiem-2 ne s’attarda pas. Il abandonna sa victime après lui avoir uriné dessus et regagna son hamac. Paix-sur-Terre baignait dans l’urine de son agresseur. Elle reprit connaissance au moment où un androne en robe blanche accompagné de deux cerbères pénétraient dans le purgatoire pour enfin lui porter secours.

C’est seulement le lendemain matin que les autres élu·e·s apprirent la nouvelle de l’agression. La production les réveilla une heure plus tôt que d’habitude à huit heures, et leur ordonna de se rassembler immédiatement dans le grand séjour pour une annonce d’une extrême importance. En fait, seulement cinq élu·e·s sur les sept encore en vie, répondirent à l’appel car Paix-sur-Terre avait été extraite du purgatoire et transférée dans un service de reconstruction psychique pour y être soignée. Quant à Requiem-2, tou·te·s les élu·e·s purent constater qu’il dormait la tête et les mains emprisonnées dans un carcan. C’est Stéfany Ko’resh, le psychiatre, qui fut chargé d’annoncer aux élu·e·s la terrible nouvelle : Paix-sur-Terre avait été la victime d’une fusion psychique sous contrainte et ce crime avait été perpétré par Requiem-2. Elle n’avait eu la vie sauve que grâce à la présence d’esprit des cerbères lesquels s’étaient précipités à son secours.

Philip, qui avait elle aussi été agressée par son propre père à plusieurs reprises durant son enfance, éclata en sanglots. Pleine-Conscience la prit dans ses bras et essaya de la consoler du mieux qu’il put. Recroquevillé au fond du canapé, les jambes croisées, Carolin·e observait avec angoisse Requiem-2 emprisonné dans son carcan et qui sortait doucement de son sommeil. Il brisa le silence en s’adressant au Docteur Ko’resh:

– Qu’est-ce que vous comptez faire de Requiem-2 à présent? lui demanda-t-il.

– Les instances disciplinaires se réunissent en ce moment même pour décider de la sanction qui lui sera infligée.

– Vous protégez Requiem-2 lui dit Carolin·e d’un air de défiance, Je suis sûr que vous protégez Requiem-2! Puis il se leva et quitta le séjour en claquant violemment la porte derrière lui.

Au vu des faits particulièrement graves qui lui étaient reprochés, Vol’Goor ordonna que Requiem-2 subisse le châtiment du carcan pendant une semaine.

Après deux petits jours passés dans un service de reconstruction psychique, Paix-sur-Terre, complètement traumatisée à l’idée de revoir son agresseur, réintégra le purgatoire. Elle se déplaçait avec une extrême lenteur. Les autres élu·e·s l’accompagnèrent jusqu’à son hamac en formant un cercle autour d’elle, comme pour la protéger du regard de Requiem-2 emprisonné dans son carcan à quelques mètres seulement. Pour éviter tout nouvel incident, les cerbères avaient pris soin de lui poser une muselière qui l’empêchait de desserrer les lèvres. Mais malgré cette entrave, Requiem-2 réussissait à sourire. Il souriait, souriait… D’autant plus que tout se déroulait à la perfection.

L’ambiance dans le purgatoire, s’était profondément dégradée. La plupart des élu·e·s présentaient des signes de dislocation psychique avancée. Anoushé était de plus en plus diaphane et commençait à délirer. Ses yeux vides, rendus immenses par la maigreur de son visage trahissaient un état de faiblesse avancé. Carolin·e n’avait pas quitté son hamac depuis lundi soir. Lazare qui voulait absolument être éliminé, arborait un tee-shirt sur lequel on pouvait lire à l’attention des bioconnecté·e·s:

Offrez-moi le Paradis.

Quant à Paix-sur-Terre, depuis son aggression, elle s’était réfugiée dans le confessionnal et refusait de le quitter. Elle restait dans le noir, recroquevillée sur son siège. Son attitude prostrée et son silence trahissaient un réel traumatisme psychique qui inquiétait Stéfany Ko’resh. Ce dernier la suppliait de s’exprimer longuement sur cette épreuve terrible qu’elle venait de vivre pour extraire, disait-il, la souffrance qui l’empêchait de se reconstruire. Mais les seules paroles qu’elle prononçait entre deux crises de sanglots, c’était : “Laissez-moi sortir, laissez-moi sortir!”

Le purgatoire ressemblait de plus en plus à une unité psychiatrique. Les élu·e·s n’avaient rien d’autre à faire que de déambuler d’une pièce à l’autre, sans but. Iels marchaient lentement, en traînant les pieds. Iels ne profitaient même pas des joies de la piscine car Requiem-2 subissait le châtiment du carcan à quelques mètres du bassin et personne n’était en état de supporter son regard de psychopathe.

A la vue de cette déchéance, Vol’Goor jubilait. La dernière élimination avait vu une augmentation substantielle du nombre de bioconnecté·e·s, à telle point qu’il avait fallu élargir le canal de la conscience universelle réservé à On ira tou·te·s au Paradis. Deux élu·e·s avaient déjà été éliminé·e·s. Il en restait donc sept et aujourd’hui, c’était au tour des entités de genre féminin de nominer les deux entités de genre masculin qu’elles souhaitaient voir proposées à l’élimination.

Vers quinze heures, les trois survivantes furent convoquées chacune leur tour dans le confessionnal pour communiquer les noms des deux entités de genre masculin qu’elles avaient nominées. Philip fut la première. Elle décida de nominer Requiem-2 à cause de son inhumanité et Carolin·e pour avoir, à plusieurs reprises ces derniers jours et de manière un peu trop insistante, osé réclamer à Pleine-Conscience, l’entité qu’elle aimait, « une fusion psychique avant de mourir ».

Puis ce fut au tour de Paix-sur-Terre. Depuis son aggression, elle avait renoncé à sa nudité. Elle portait une jupe noire assez étroite qui lui descendait jusqu’aux chevilles et un tee-shirt ample qui effaçait sa poitrine. En toute logique, elle nomina Requiem-2 et Lazare qui souhaitait ardemment être éliminé. Anoushé fut porté dans le confessionnal par Pleine-Conscience et Carolin·e·, à l’aide d’un drone-civière fournie par la production. Elle n’était absolument plus capable de tenir sur ses jambes.

C’est à dix-neuf heures précise que la voix d’Arpad Andrassy résonna dans les hauts-parleurs du purgatoire:

– Carissimes élu·e·s, je suis très heureux de vous retrouver!

Aucun·e ne daigna lui répondre…

– Comment allez-vous ce soir? demanda le modérateur. De nouveau, les survivant·e·s ne gardèrent le silence. Le modérateur enchaîna:

– J’ai le sentiment que vous avez passé une semaine très difficile. Ce soir, j’ai une pensée toute particulière pour Paix-sur-Terre… Paix-sur-Terre! Tou·te·s les bioconnecté·e·s vous apportent leur soutien. J’espère sincèrement que vous surmonterez cette épreuve terrible et que nous vous retrouverons bientôt telle que nous vous avons toujours connu, c’est-à-dire gaie, nature, pleine de vie et débordante d’optimisme. Courage Paix-sur-Terre!

Le modérateur marqua une courte pause avant d’enchaîner:

Ce soir, c’est une autre épreuve qui vous attend puisque je dois vous communiquer les noms des deux élu·e·s de genre masculin nominé·e·s par les élu·e·s de genre féminin. Vous n’êtes pas sans savoir que l’un des deux sera éliminé samedi soir lors de notre prochain grand rendez-vous et qu’il devra quitter définitivement le purgatoire.

Arpad Andrassy marqua une nouvelle pause pour ménager le suspense… Puis, solennellement, il fit son annonce:

– Les deux élus nominés par les entités de genre féminin sont…

Requiem-2 et… Carolin·e…

Requiem-2, vous êtes toujours sous le coup d’une sanction disciplinaire suite à l’agression que vous avez perpétrée. Par conséquent, ce n’est pas une surprise que vous soyez nominé pour la deuxième fois consécutive. Quant à vous Carolin·e, les élu·e·s de genre féminin trouvent que vous éprouvez des difficultés à vous intégrer dans le groupe et c’est la raison pour laquelle une majorité d’entre elles s’est résigné à vous nominer. Voilà! Alea Jacta est! Le sort en est jeté comme on disait au temps des Romains. Je voudrais quand même dire aux deux nominés que rien n’est joué. Ce sont les bioconnecté·e·s qui décident lequel d’entre vous devra définitivement quitter le purgatoire. C’est donc maintenant à vous de les convaincre que vous êtes motivés pour continuer cette aventure exceptionnelle. Votre vie vous appartient encore et elle est précieuse. Bonne chance à vous deux. Bon courage aux autres et à samedi prochain!

La connexion avec le purgatoire fut interrompue. Le modérateur s’adressa alors aux milions de bioconnecté·e·s au canal d’On ira tou·te·s au Paradis, pour les inciter à faire leur choix.

– Cher·e·s bioconnecté·e·s, deux codes vont s’afficher au fond de vos rétines:

  • ᎹᎶᎭ si vous décidez d’éliminer Carolin·e,
  • ou bien ᏪᏨᏫ si vous décidez d’éliminer Requiem-2.

Vous avez le plus grand des pouvoirs, celui qui vous autorise à définitivement priver un·e citoyen·ne de son enveloppe corporelle… Jamais un divertissement n’avait conféré une telle responsabilité à des biorganismes de la conscience universelle. C’est à vous et vous seul·e·s de décider qui de Carolin·e ou de Requiem-2, devra quitter l’aventure. Vous avez jusqu’à samedi soir pour décider en votre âme et conscience. D’ici là, carpe diem!

On ira tous au paradis mêm’ moi

Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on ira…

A l’intérieur du purgatoire, Carolin·e consolait Lazare. Ce dernier pleurait de désespoir parce qu’encore une fois, les entités de genre féminin avaient refusé de le nominer. Il ne comprenait pas cette obstination à le garder en vie. Cela s’apparentait à de l’acharnement thérapeutique. Il était le seul parmi les élu·e·s à revendiquer ouvertement d’être éliminé le plus vite possible. Pourtant, il n’avait toujours pas obtenu gain de cause! C’en était trop. La douleur morale et les sanglots le submergeaient. Son psychisme se disloqua et il se mit à hurler comme pour expulser cette haine de la vie qui le torturait.

– JE VEUX ÊTRE ÉLIMINÉ! JE VEUX ÊTRE ÉLIMINÉ! PAR PITIÉ! AYEZ PITIÉ!

Et il tomba à genoux, les mains jointes. Il se mit à marmonner des Notre Père entrecoupés de quelques Je vous salue marie. Il implorait son Dieu:

– Par pitié, Seigneur Dieu, Éliminez-moi! Éliminez-moi!

Carolin·e s’approcha de lui, le saisit sous les bras pour tenter de le remettre debout mais Lazare se dégagea. Il s’élança vers la piscine en suppliant:
– Dieu tout puissant! Rappelez-moi! Je vous en prie! Rappelez-moi auprès de vous.

Il monta sur le rebord, fit le signe de croix, puis poussa un hurlement déchirant avant de se laisser tomber dans l’eau. Après deux minutes d’immersion totale et constatant l’apathie des autres élu·e·s, un androne de sauvetage stationné aux abords du purgatoire décolla, se positionna au-dessus de la piscine et à l’aide d’un bras-grappin, il porta secours au malheureux Lazare.

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