Chapitre 5

On ira tous au paradis mêm’ moi

Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on ira

– Citoyen·ne·s bioconnecté·e·s, bonsoir et bienvenue sur le plateau d’On ira tou·te·s au Paradis pour une soirée que je vous promets riche en rebondissements.

Le public manifesta bruyamment son enthousiasme en se lançant dans un body shaking endiablé. Dehors, massée tout autour du purgatoire, la foule de bioconnecté·e·s chauffée à blanc, était hystérique. Arpad Andrassy enchaîna:

– Ce soir, il y aura des moments de joie, des instants de bonheur mais aussi quelques larmes… un peu de tristesse peut-être. Ensemble, avec les élu·e·s, nous allons explorer toutes les facettes de l’émotion humaine en espérant vous offrir le plus beau des spectacles. Pour accompagner nos valeureux candidats, j’aurai à mes côtés l’initiatrice de ce merveilleux projet… Je vous demande de faire un triomphe à Kari-4 et à sa magnifique enveloppe corporelle!

– Le public se mit debout et se secoua dans tous les sens tels des pantins désarticulés.

– Sans oublier Stéfany Ko’resh notre citoyen psychiatre qui prend soin de la santé psychique de nos élu·e·s. Body shaking s’il vous plaît!

À nouveau, les enveloppes corporelles se secouèrent tandis que le docteur Ko’resh se mettait debout pour effectuer une révérence.

– Merci cher public! Carissimes citoyen·ne·s, je vous promets que vous allez conserver de cette soirée un souvenir impérissable car dans quelques instants, notre bien-aimé·e Vol’Goor, lumière de l’Occident, nous fait l’immense honneur de se bioconnecter à la conscience universelle. Vous aller vivre une expérience inoubliable. Body shaking s’il vous plaît! hurla le modérateur.

Le public se mit debout et les enveloppes corporelles se secouèrent. Vol’Goor se matérialisa lentement sur des millions d’écrans rétiniens. Iel donnait l’impression de flotter à quelques centimètres du sol. Tout de blanc vêtu, ses longs cheveux attachés en queue-de-cheval, iel joignit lentement les mains avant d’effectuer une révérence.

– Je me réjouis d’être parmi vous ce soir. J’ai une pensée particulière pour nos huit élu·e·s qui vivent ce soir un moment émotionnel intense, dit-iel de sa voix métallique et agenrée.
– Votre présence dans le canal d’On ira tou·te·s au Paradis est pour nous un immense privilège, ajouta le modérateur.

De nouveau, Vol’Goor inclina son enveloppe corporelle avant que son avatar ne prenne place aux côtés de l’initiatrice et du psychiatre, lesquel·le·s ne pouvaient cacher leur émotion. Sur les écrans rétiniens, apparut soudain le portrait de Roboam, éliminé la semaine précédente. C’était une immense photo en noir et blanc, barré dans le coin gauche d’un liseré noir. Sur le plateau, l’intensité des projecteurs baissa progressivement. L’obscurité s’installa. L’heure était au recueillement… Un quatuor de violonistes interpréta en direct la mélodie d’On ira tou·te·s au Paradis, chansonore du vingtième siècle. Puis, petit à petit, l’intensité des projecteurs augmenta et Arpad Andrassy reprit la parole:

– C’était un dernier hommage à Roboam qui nous a quitté il y a une semaine… Roboam a été recyclé dimanche après-midi. Nos caméradrones ont suivi la cérémonie.

Sur des millions d’écrans rétiniens, le visage d’Arpad Andrassy fut remplacé par celui de Roboam. Le candidat avait été recyclé le lendemain de son élimination en présence de toute sa famille exceptée son éleveuse toujours confinée dans une structure de reconstruction psychique. Lorsque l’officier remit solennellement à l’éleveur de Roboam, le disque dur contenant la sauvegarde de la conscience de son fils au moment du décès, celui-ci éclata en sanglots. Il supplia ses deux autres fils qui l’aidaient à tenir debout, de le laisser se bioconnecter au cerveau de Roboam mais ces derniers refusèrent catégoriquement de peur que cela engendre un choc psychique qui lui serait fatal.

L’émotion se déversa dans le canal de la conscience universelle réservé à On ira tou·te·s au Paradis. Les entités de genre féminin, sensibles au désespoir de cet éleveur pour son fils bien-aimé, ne pouvaient retenir leurs larmes.

Sur le plateau, Vol’Goor laissa libre cours à son émotion. Ses yeux aux reflets métalliques se brouillèrent et ce détail ainsi que la main qu’iel porta devant sa bouche pour dissimuler le tremblement de ses lèvres, n’échappèrent pas au modérateur.

– Excellence, vous semblez particulièrement touché·e par les images du recyclage de Roboam, lui dit le modérateur.

– Comment ne pas l’être? répondit Vol’Goor d’une voix chevrotante. Il était tellement courageux… Il a fait preuve d’un tel altruisme qu’on ne peut que lui souhaiter que sa conscience soit un jour recopié dans un cerveau aux neurones immaculés. Son recyclage est peut-être le début d’une nouvelle aventure.

– Nous l’espérons tou·te·s, Excellence. À ce propos, vous avez une annonce importante à nous faire… un projet qui comblera de joie les innombrables ami·e·s de Roboam. De quoi s’agit-il au juste?

– Eh bien, devant l’émotion suscitée par son départ prématuré et les très nombreux messages de sympathie que Genesis a reçus, j’ai pris la décision de créer un organisme qui portera le nom de Fondation Roboam et dont le but sera de soutenir la recherche dans le domaine du transfert de conscience. La route est encore longue et la Fondation Roboam aura pour objectif d’accompagner nos chercheur·e·s dans cette noble quête de l’immortalité.

Le modérateur reprit la parole:

– Excellence, vous nous montrez la voie à suivre. Vous nous guidez sur le sentier de la générosité. En votre nom, permettez que je m’adresse à tous les bioconnecté·e·s pour les inviter à laisser parler leur cœur en faisant un don pour la Fondation Roboam. L’immortalité est au bout du chemin… A présent, nous allons nous connecter avec le purgatoire.

Les huit élu·e·s rassemblé·e·s dans le séjour se matérialisèrent sur les écrans rétiniens. Anaïs et Anoushé étaient au centre. Elles se tenaient par la main pour montrer que dans cette épreuve terrible qui allait les départager, elles restaient malgré tout solidaires.

– Bonsoir mes ami·e·s! Comment vous portez-vous ce soir? leur demanda le modérateur.

– Très bien! répondirent-ils sans aucune conviction.

– Bien évidemment, ce soir, nous avons une pensée particulière pour Anoushé et Anaïs, toutes deux nominées. Dans un peu plus de deux heures, l’une d’entre vous va devoir quitter le jeu. Quel est votre état d’esprit?

– Nous sommes prêtes, répondirent les deux nominées.

– Craignez-vous d’être éliminées?

– Nous nous y sommes préparées, répondit Anaïs.

– Nous acceptons les règles du jeu, rajouta Anoushé.

– Justement chère Anoushé, cette semaine, vous avez annoncé à vos colocataires que vous entamiez un processus inédique. Est-ce toujours d’actualité? Et si c’est le cas, depuis combien de jours n’avez-vous pas mangé?

– Je suis en effet entrée dans un tel processus. Je n’ai pas mangé depuis l’élimination de Roboam.

– Comment vous sentez-vous?

– La tête me tourne… Hier, je suis restée allongée toute la journée, aujourd’hui aussi… J’ai de plus en plus de mal à garder l’équilibre.

– Vous souhaiteriez être éliminée dès ce soir?

– Je souhaite rejoindre Roboam le plus vite possible.
– Vous le savez Anoushé, ce sont les bioconnecté·e·s qui décident. Ce sont el·le·s les seul·e·s juges. Pour cela, cher·e·s bioconnecté·e·s, deux codes vont s’afficher au fond de vos rétines : ᎹᎶᎭ si vous décidez d’éliminer Anoushé, ou bien ᏪᏨᏫ si vous décidez d’éliminer Anaïs… Citoyen·ne·s bioconnecté·e·s à cette merveilleuse conscience universelle, nourrice de toutes les entités, si vous ne votez pas, vous serez responsables de l’élimination de votre élu·e de cœur. Ce terrible remords vous accompagnera quotidiennement pour le restant de votre existence…

Le modérateur marqua une pause avant d’enchaîner:

– À présent, nous allons regarder ensemble le résumé de la semaine écoulée.

Le résumé débuta par l’élimination de Roboam. De sa sortie mouvementée du purgatoire jusqu’à son autolyse par décapitation, rien ne fut épargné aux bioconnecté·e·s. Puis, il se poursuivit par les quelques temps forts qui avaient jalonné cette deuxième semaine, notamment le processus inédique entamée par Anoushé suite au départ définitif de Roboam. Ce fut l’occasion d’enchaîner sur le thème de l’amour à l’intérieur du purgatoire, lequel avait déjà contaminé le cœur de Philip et Pleine-Conscience. Ces deux élu·e·s devenu·e·s inséparables rappelaient à tou·te·s les bioconnecté·e·s, s’il en était besoin, que l’Amour était plus fort que la mort.

Grâce aux caméradrones capables d’effacer l’obscurité et de pénétrer dans l’intimité des hamacs, les bioconnecté·e·s ne perdaient rien de leurs méditations fusionnelles quotidiennes. Vol’Goor se réjouissait de cette histoire car le débit du canal de la conscience universelle réservé à On ira tou·te·s au Paradis augmentait à chaque fois que Pleine-Conscience décidait de rejoindre Philip dans son hamac. Pour l’instant donc, leur avenir au sein du purgatoire était assuré.

Requiem-2 aussi, n’avait pas à s’en faire. Ses provocations quotidiennes lui assuraient la bienveillance de Vol’Goor ce qui n’était pas le cas de Carolin·e·, élu jugé trop discret. Sa présence au sein du purgatoire était compromise. Vol’Goor n’était pas loin de penser qu’il s’agissait d’une erreur de casting à traiter au plus vite. Le cas de Lazare était différent. Il avait été discret tout au long de la semaine car il savait qu’il ne pourrait pas être nominé cette fois-ci.

Du côté des filles, Anoushé, avec son processus inédique, pouvait elle aussi devenir un élément important du jeu si elle réussissait à augmenter Le débit du canal. À l’inverse, Anaïs était présentée comme une candidate sournoise et raciste qui avait largement contribué à l’élimination de Roboam. Son amitié toute récente avec Anoushé et le baiser qu’elle avait osé déposer sur sa bouche n’étaient que le fruit du calcul et de sa capacité à manipuler autrui!

Sur le plateau, le public manifesta bruyamment sa haine envers l’élue et son désir de la voir disparaître du divertissement. Arpad Andrassy ramena le calme:
– S’il vous plaît, cher public, je vous demande un peu de silence… S’il vous plaît… Bien! Je me tourne maintenant vers le docteur Stéfany Ko’resh, notre éminent psychiatre. Ce soir, nous allons nous intéresser plus particulièrement aux deux nominées. Tout d’abord, citoyen docteur, nous aimerions avoir votre avis concernant la décision d’Anoushé d’entamer un processus inédique?

Stéfany Ko’resh toussa pour s’éclaircir la voix:

– Eh bien, tout d’abord, je tiens à dire que je désapprouve cette décision. Anoushé est une entité charismatique. Elle possède une très forte personnalité et je reste intimement persuadé qu’elle est une prétendante sérieuse à la victoire finale. Je souhaite de tout cœur qu’elle ne soit pas éliminée ce soir. Alors, que peut-on dire sur cette grève de la faim? C’est un appel au secours… Je crois que, suite au départ définitif de Roboam avec qui elle entretenait une relation intime, le psychisme d’Anoushé s’est disloqué. Malheureusement, elle n’arrive pas à faire le deuil de son éphémère petit ami… ou plutôt, elle n’arrive pas à faire le deuil de cet amour à peine effleuré. Anoushé était vierge avant son entrée dans le purgatoire. Elle souhaite rejoindre celui qu’elle considère désormais comme son époux légitime pour l’éternité. C’est une pulsion de mort qui fait intrinsèquement partie de sa dislocation psychique.

– Mais alors Docteur, dites-nous, que peut-on faire pour l’aider à se libérer de cette terrible souffrance?
– Eh bien, nous pouvons soigner la dislocation psychique grâce à des molécules appropriées mais nous ne pourrons pas la soigner contre son gré, expliqua le psychiatre.

– Vous ne pourrez donc pas l’empêcher de poursuivre son processus inédique? demanda le modérateur.

– Tant qu’elle sera consciente et qu’elle refusera les soins, nous ne pourrons pas la soigner contre sa volonté.

– Et si elle sombre dans une faiblesse physique lui faisant perdre sa lucidité voire même sa conscience?

– Si par malheur, elle tombe dans le coma, elle sera dans l’impossibilité de préserver l’intégrité de son enveloppe corporelle. Notre devoir sera alors d’intervenir et de tout faire pour la sauver. Un docteur ne peut pas regarder un·e de ses patient·e·s mourir en lui refusant les soins. C’est impossible. C’est contraire au serment d’Hippocrate.

– Merci Docteur pour toutes ces précisions… Je me tourne maintenant vers Kari-4 notre initiatrice. Laissez-moi vous dire combien vous êtes séduisante ce soir. Le public fut invité à se lever pour effectuer un body shaking. Arpad Andrassy enchaîna:

– J’aimerais que nous nous intéressions maintenant à Anaïs. Chère Kari-4, selon vous, pourquoi les quatre garçons l’ont-ils nominée?

– Peut-être faudrait-il leur poser directement la question mais comme la connexion avec le purgatoire est pour l’instant interrompue, je vais tenter de formuler une réponse à leur place.

Elle marqua un temps d’hésitation…

– Je crois que les garçons se sont bien rendus compte qu’elle représentait pour eux une véritable menace. Dans le résumé de la semaine passée, vous avez su nous montrer son côté incroyablement manipulateur. C’est la victoire finale qui l’intéresse et elle est prête à tout pour parvenir à ses fins. Anaïs rime avec vice. Elle n’a pas de sentiments, en tout cas pas pour ses colocataires qu’elle considère tou·te·s comme ses ennemis. Pour elle, l’amitié est une valeur marchande, un sentiment avec lequel on peut acheter des entités pour mieux les exploiter. En fait, Anaïs est aussi chaleureuse qu’un glaçon d’azote liquide. J’irais même jusqu’à affirmer que seule son éducation bourgeoise l’a empêchée de devenir une vraie névropathe. Maintenant, entre ces deux élues nominées, c’est au public de voter en son âme et conscience.

Après ce réquisitoire implacable, le public siffla longuement Anaïs. La nominée était agonie d’insultes. Arpad Andrassy reprit la parole et n’hésita pas à donner son point de vue pour faire avancer le débat:

– Si On ira tou·te·s au Paradis peut aider notre société à se débarrasser des névropates, alors ce divertissement devrait être reconnue d’utilité publique!

– Ouais! Bravo! hurla le public en se lançant dans un body shaking endiablé.

La foule massée dehors, à la sortie du purgatoire, devenait de plus en plus incontrôlable. Des entités exigeaient que la névropathe leur soit livrée sur le champ. Les gendarmes andrones avaient établi un cordon étanche entre le sas par lequel l’éliminée devait sortir et l’échafaud. À chaque fois que l’image d’Anaïs se matérialisait sur les écrans rétiniens, la foule hurlait son hostilité à pleins poumons. Arpad Andrassy qui n’arrivait plus à contrôler la situation, demanda discrètement à la régie, l’autorisation d’envoyer une réclame. Celle-ci lui fut accordée. Il n’hésita pas une seule seconde:

– Et maintenant, une courte réclame! On se retrouve juste après et vous saurez enfin quelle nominée VOUS, citoyen·ne·s bioconnecté·e·s, vous avez décidé d’éliminer. A tout de suite!

A mesure que les réclames défilaient sur les écrans rétiniens, le calme retomba sur le plateau et dan la foule massée à l’extérieur. Les éleveur·e·s d’Anaïs, accompagné·e·s de leur avocat, étaient présent·e·s dans le public. Iels s’étaient laissé convaincre de faire le voyage jusqu’à Molenbeek par Vol’Goor en personne. En échange, cel·le·-ci leur avait promis de mettre tout son poids dans la balance afin que leur progéniture échappe à l’élimination. Leur présence dans le public n’avait pas été détectée. Iels étaient encore anonymes…

Dans les coulisses, juste avant le direct, Arpad Andrassy leur avait promis de leur accorder du temps de parole pour défendre auprès des millions de bioconnecté·e·s, les intérêts de leur fille. Ils avaient préparé avec leur conseiller juridique, un plaidoyer censé gagner les bioconnecté·e·s à leur cause mais vu la tournure des événements, ils commençaient à avoir sérieusement peur. Lorsque l’intermède de réclame prit fin, Arpad Andrassy réapparut sur les écrans rétiniens. Sur le plateau, le calme semblait revenu. le modérateur rappela les codes:
– Il ne vous reste plus que trente minutes pour communiquer votre code: ᎹᎶᎭ si vous décidez d’éliminer Anoushé, ou bien ᏪᏨᏫ si vous décidez d’éliminer Anaïs!

Le modérateur poursuivit:

– Ce soir, l’éleveuse d’Anoushé aurait du être présente sur ce plateau pour apporter son témoignage. Malheureusement, elle a été sauvagement agressée cette nuit, dans son appartement, par des entités non identifiées. Elle a été admise aux urgences dans un état très sérieux. A l’heure où je vous parle, les reconstructeurs l’ont plongée dans le coma et font tout ce qui est en leur pouvoir pour régénérer les zones du cerveau endommagées. Encore un drame qui frappe une cellule familiale déjà fragilisée. L’éleveur d’Anoushé est décédé il y a quelques années dans des conditions effroyables. Lors d’une banale opération de maintenance extravéhiculaire, un minuscule débris satellitaire a percé son scaphandre. Comme Anoushé fait partie des deux nominées ce soir, nous n’avons pas osé lui faire part de l’état de santé de son éleveuse, pour ne pas la fragiliser davantage. En revanche, les éleveur·e·s d’Anaïs ainsi que leur conseiller juridique nous font l’honneur d’être présent·e·s ce soir sur ce plateau. Je vous demande de les accueillir avec le respect dû à toute entité. Croyez-moi, ce n’est pas facile pour el·le·s!

En guise de respect, le public les siffla et les insulta copieusement. L’éleveuse de la future condamnée était livide. L’éleveur se forçait à sourire mais il n’y croyait plus tandis que leur conseiller juridique faisait semblant de prendre des notes pour ne pas perdre contenance. Il transpirait à grosses gouttes. Arpad Andrassy interrogea d’abord l’éleveuse:

– Bonsoir Citoyenne, dans un peu moins d’un quart d’heure, l’enregistrement des codes d’élimination sera clos. Les bioconnecté·e·s ne pourront plus voter et nous saurons alors qui d’Anoushé ou de votre fille devra quitter le purgatoire. Anaïs, la chair de votre chair, joue son avenir ce soir… Moi, je ne vous poserai qu’une seule question : Qu’avez-vous envie de dire aux bioconnecté·e·s pour les convaincre de ne pas éliminer votre fille?

L’éléveuse d’Anaïs était défigurée par l’angoisse. Elle trouva quand même la force de prononcer quelques mots:
– Je voudrais juste leur dire qu’Anaïs… c’est ma petite fille chérie… mon trésor… Sa conception nous a couté une fortune… Je l’ai vu grandir… Toutes les éleveuses peuvent comprendre ça! Elle a toute la vie devant elle… toute la vie!

Et elle éclata en sanglots. Dans le public, une grande émotion et un sentiment de pitié pour cette éleveuse éplorée avaient subitement effacé la haine envers Anaïs. L’éleveur, visiblement à bout de nerfs, se redressa de son siège:

– Vous n’avez pas le droit de nous la prendre. C’est notre fille! C’est complètement illégal ce que vous faites! Vous n’avez pas le droit de tuer des gens!

Arpad Andrassy reprit la parole:
– Citoyen, je comprends votre douleur mais je ne peux pas vous laisser tenir ce genre de propos. Votre fille, qui n’est pas encore éliminée, j’insiste sur ce point, a accepté de participer à ce divertissement. Elle était majeure et parfaitement saine de corps et d’esprit lorsqu’elle a apposé sa signature-ADN au bas du contrat qui la lie à Genesis. En outre, si votre fille est exclue du purgatoire, nous n’allons pas la “tuer” comme vous le prétendez, mais simplment l’assister dans son autolyse. Nous n’exécutons pas les élu·e·s. Nous les aidons simplement à quitter le jeu dans les meilleures conditions et dans le respect absolu des règles qu’iels ont acceptées.

Le conseiller juridique qui transpirait à grosses gouttes s’incrusta dans la conversation:

– Citoyen Andrassy, je suis le conseiller juridique des éleveur·e·s d’Anaïs… Ce que je vous propose, c’est que l’on demande maintenant, à Anaïs, si elle souhaite mourir en cas d’élimination ou bien si elle souhaite quitter le jeu librement et rentrer dans sa cellule familiale dès ce soir.

C’est l’initiatrice qui, cette fois-ci, prit la parole:
– Mais nous n’avons pas à lui poser cette question. Anaïs participe à ce divertissement parce qu’elle en a accepté les règles.

– Elle a parfaitement le droit de quitter le jeu si elle le souhaite, insista le conseiller.

– Elle n’a pas exprimé ce désir! répondit l’initiatrice.

– Eh bien demandons-lui maintenant si elle souhaite quitter On ira tou·te·s au Paradis.

– Cher citoyen, je crois que si An… L’initiatrice n’eut pas le temps de terminer sa phrase:

– Personne ne bouge! Personne ne bouge ou je l’étrangle!

Dans un geste de désespoir, l’éleveur d’Anaïs venait de se jeter sur Stéfany Koresh le psychiatre. Il lui avait passé autour du cou le lacet d’une de ses chaussures qu’il avait discrètement tiré sans que les caméradrones ne le remarquent. Il serrait assez fort pour que le psychiatre se tienne parfaitement immobile. Un silence de plomb tomba brusquement sur le plateau. Personne n’osait faire le moindre geste. En régie, où les techniciens avaient été préparés à ce genre d’incident, on décida immédiatement d’interrompre le direct en injectant de la réclame.

Les cerbères, en alerte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, se positionnèrent discrètement tout autour du studio. Sans que l’éleveur d’Anaïs ne s’en rende compte, trois fusils anesthésiants étaient déjà pointés sur lui. Après un moment de flottement, le preneur d’otage formula ses exigences à Vol’Goor dont l’avatar restait impassible:

– Vous libérez ma fille immédiatement ou je l’étrangle! Il prononca ce dernier mot presque en hurlant.

– Citoyen, s’il vous plait, soyez raisonnable. La violence est une impasse, vous le savez bien, lui dit Vol’Goor de sa voix agenrée où ne perçait aucune émotion particulière.

– Vous avez deux minutes pour extraire ma fille de cette cage ou j’envoie votre psychiatre en enfer!

– Nous pouvons peut-être discuter? lui demanda Vol’Goor.

– Je ne discute pas avec les assassins! répliqua le forcené et pour montrer sa détermination, il serra un peu plus fort le lacet qui enserrait le cou de son otage. Ce dernier, partiellement asphyxié, commençait à changer de couleur. Il était maintenant affreusement pâle. Mais l’éleveur d’Anaïs commettait une faute qui allait vite lui être fatale. Il se tenait parfaitement immobile avec son otage, au beau milieu du plateau, exposé aux lunettes des fusils chargés de munitions anesthésiantes…

On entendit juste une petite détonation sourde… Une fléchette remplie de thiopental sodique, atteignit le père d’Anaïs en plein front. Sous l’effet du barbiturique, il sombra instantanément dans un profond sommeil entraînant dans sa chute, Stéfany Ko’resh. Immédiatement, deux andrones en robe blanche se portèrent à leurs secours. Ils déployèrent leur brancard intégré au thorax et évacuèrent les deux entités en coulisses. L’éleveuse d’Anaïs, devenue hystérique fut également prise en charge par un androne qui lui injecta un sédatif, avant de procéder à son évacuation.

Les assistant·e·s-plateau s’empressèrent de tout remettre en ordre avant que l’intermède de réclame ne prenne fin. Arpad Andrassy demanda au public de garder son sang-froid. Beaucoup d’entités s’étaient levées et avaient envahi le plateau. Les cerbères les prièrent énergiquement de regagner leur place. Au besoin, ils les raccompagnaient par la force. Puis soudain, une voix synthétique annonça:

– Réouverture du canal dans dix secondes… neuf… huit… sept… six… Des maquilleuses effectuèrent quelques raccords sur le revêtement dermique du modérateur, au niveau du visage.

– Cinq… quatre… trois… deux… un… top connexion!

– Nous revoilà sur le plateau d’On ira tou·te·s au Paradis après une interruption provoquée par une dislocation psychique de l’éleveur d’Anaïs. Celui-ci a été évacué en coulisses pour être pris en charge par un reconstructeur. Nous lui souhaitons bien évidemment un prompt rétablissement… Nous voilà à présent arrivés au moment que vous attendez tous, l’élimination! J’ai dans la main, l’enveloppe qui contient le prénom de l’élue éliminée ce soir. Je vais me tourner maintenant vers le purgatoire

Les deux nominées se matérialisèrent sur les écrans rétiniens de tous les bioconnecté·e·s à la conscience universelle. Elles se tenaient par la main et fermaient les yeux, dans une attitude de recueillement. Le modérateur enchaîna:

– Tout d’abord, avant d’ouvrir l’enveloppe, je tiens à vous dire que je m’incline devant votre courage. Quoi qu’il arrive, vous pouvez être fières de votre parcours. Vous avez toutes les deux été dignes de votre sélection au sein de ce jeu et de la confiance que Genesis et Vol’Goor avaient placée en vous. Je vous prie de rester dignes dans la défaite.

Sur le plateau ainsi que parmi la foule d’entités massée à l’extérieur, un silence de mort s’installa. Le modérateur déchira très lentement l’enveloppe. Puis il sortit le carton sur lequel était inscrit le prénom de l’éliminée. Il marqua un temps d’arrêt qui sembla durer une éternité…

Enfin, il prit un ton solennel pour annoncer:

– L’entité de genre féminin que les bioconnecté·e·s ont décidé d’éliminer… L’entité que VOUS avez décidé d’éliminer ce soir… est…

ANAÏS!

Aussitôt se déclencha un incroyable body shaking. La foule massée dehors, tout autour du purgatoire ne se contenait plus. Une entité hurla:

– A mort! A mort! A mort!

Et la multitude reprit en chœur ces mots terribles:

– A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT!

Plus rien ne pouvait l’arrêter.

A l’intérieur, Anaïs entendait les clameurs haineuses de cette multitude anonyme. Elle avait très peur mais elle s’efforça de ne pas le montrer. Elle s’était promise de rester digne jusqu’au bout et de ne pas tenter de s’enfuir comme l’avait fait Roboam la semaine précédente. Elle acceptait les règles du jeu. La porte intérieure du sas de sortie s’éleva lentement. Deux andrones en robe blanche et un cerbère pénétrèrent dans le purgatoire. Anaïs pria Anoushé qui était en sanglots, de lui lâcher la main et de la laisser partir vers son destin. Elle se leva lentement, prit le temps de souhaiter bonne chance à tou·te·s ses colocataires avant de leur dire adieu. Elle embrassa longuement chacun·e d’entre el·le·s, sauf Requiem-2 qu’elle ignora. Puis, elle se dirigea calmement vers le sas de sortie, à la rencontre des entités en charge de son extraction. Comme l’éliminée ne montrait aucun signe de rébellion, ces dernières ne firent pas usage de la force:

– Tout va bien se passer, je vous prie de ne pas avoir peur, lui dit le cerbère, de sa voix synthétique et saccadée. Mais dehors, la foule en état de transe devenait de plus en plus incontrôlable et le cerbère qui était responsable de l’équipe d’extraction n’arrivait pas à cacher son inquiétude. Entre le purgatoire et l’échafaud, il y avait tout de même une bonne centaine de mètres à parcourir.

Iels pénétrèrent dans le sas de sortie. À l’aide d’un pistolet à seringue, l’un des andrones administra à Anaïs une petite dose de thiopental. Le cerbère qui transpirait à grosses gouttes attendait de recevoir l’ordre d’extraction dans son implant auditif… Puis soudain, il s’écria:

– Préparez-vous!

La lourde porte blindée du sas s’éleva lentement:

– A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT! A MORT!

C’était une clameur monstrueuse qui allait crescendo à mesure que la porte s’élevait… Anaïs découvrit alors cette multitude parquée derrière de hautes barrières-boucliers doublées d’un cordon de gendarmes andrones. La foule hurlait, hurlait de plus en plus. C’était effrayant. Elle poussait contre les barrières-boucliers, écrasant les corps, broyant les têtes de tou·te·s cel·le·s qui se trouvaient au premier rang… Les gendarmes andrones décollèrent et se positionnèrent en vol stationnaire au-dessus de la foule pour demander à cette dernière de ne pas pousser contre les barrières mais de reculer. En vain… Les barrières-boucliers cédèrent. Les gendarmes andrones, totalement impuissants, ne pouvaient plus rien faire contre ce tsunami vivant. Anaïs fut piétinée, écrasée, broyée par un monstre à mille têtes. Elle avait accepté les règles du jeu. Elle avait perdu. Il ne restait plus d’elle qu’une masse informe de chair et de circuits imprimés baignants dans une mare de sang.

 

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