Chapitre 4

Après le deuxième direct et le départ définitif de Roboam, l’atmosphère dans le purgatoire était devenue irrespirable. Durant le processus d’élimination, à l’exception de Requiem-2 et de Lazare, tous les élues horrifiées s’étaient réfugiées dans le dortoir. Anoushé avait du être libérée du carcan et isolée dans le confessionnal pour être prise en charge par la cellule de reconstruction psychique. Sa courte histoire d’Amour s’était terminée par une rupture extrêmement brutale et elle s’était enfermée dans un mutisme qui ne présageait rien de bon. Une technicienne, spécialiste des traumatismes de guerre, fut désignée pour stabiliser le psychisme de l’élue. Son avatar se matérialisa à l’intérieur du confessionnal dans un grésillement qui ne provoqua chez Anoushé aucun stimulus.

– Anoushé…

Les yeux de la candidate n’étaient plus que deux orbites creuses.

– Anoushé, tu dois comprendre qu’il ne s’agit que d’un divertissement. Ce n’est pas la vraie vie… Pour le bon fonctionnement du programme, il y a des règles auxquelles il faut se soumettre. Toutes les semaines, il y a une élimination. En apposant ta signature-ADN au bas du contrat, tu le savais. L’initiatrice te l’a longuement expliqué me semble-t-il… Anoushé… N’aie pas peur de me dire ce que tu ressens… Ton cœur est trop pur pour stocker une douleur aussi toxique! Pour toute réponse, Anoushé éclata en sanglots.

– C’était une vraie histoire d’Amour entre toi et Roboam, n’est-ce pas? lui demanda l’avatar de genre féminin.

– Il était courageux, il était le plus sincère de nous tous et c’est celui que les bioconnectées ont décidé d’éliminer en premier, répondit-elle entre deux sanglots.

– Je sais… c’est une véritable injustice.

– Il voulait juste devenir célèbre pour que sa famille soit fière de lui insista-t-elle.

– Mais il EST célèbre, lui dit l’avatar.

– ET ALORS!! hurla-t-elle… A quoi ça sert d’être célèbre quand on est mort, sale pute!

– Calme-toi Anoushé! L’avatar se rapprocha de l’élue en grésillant. Puis, elle captura son regard et lui dit:

– Calme-toi et laisse-moi te poser une question : A quoi ça sert d’être vivant quand on est un parfait inconnu? A quoi ça sert de vivre une vie insignifiante avant de mourir dans l’anonymat et de sombrer dans l’oubli?

Anoushé ne répondit pas. L’avatar de genre féminin continua:

– Roboam, lui, il a de la chance car désormais l’Occident tout entier connait son prénom et il n’est pas mort dans l’anonymat le plus total comme des millions d’entités tous les jours sur cette planète.

– Vous trouvez qu’il a de la chance?

– Oui, je trouve qu’il a de la chance!

– Il a été éliminé et vous trouvez qu’il a de la chance?

– Oui, parce qu’il y a des milliers de jeunes en Occident qui auraient rêvé d’être à sa place. Il est mort en héros alors qu’ils devront, eux, vivre leur vie de misère avant de mourir dans la solitude et l’anonymat. Oui, il a eu de la chance d’avoir fait partie des élues d’On ira tous au Paradis… et toi aussi, tu as de la chance! Anoushé! Alors s’il te plaît, par respect pour les milliers de jeunes entités de genre féminin qui voudraient être à ta place, tu vas te ressaisir! Devant le ton autoritaire et inattendu employé par l’avatar, Anoushé resta interdite. Puis elle se remit à pleurer:

– Faites-moi sortir d’ici, je vous en prie, faites-moi sortir d’ici!

– Mais quels sont tes griefs à l’encontre du jeu? Grâce à Genesis, tu as acquis la célébrité et si tu vas au bout de cette aventure, tu remporteras une reconstruction génétique intégrale, gage de quasi-éternité. De quoi te plains-tu?

– La célébrité ne m’intéresse pas! Je veux tout simplement vivre!

– Mais, honorable Anoushé, je t’assure que tu vis pleinement une aventure exceptionnelle!

– Oui, mais je ne veux pas être éliminée répliqua-t-elle d’un ton plaintif de petite fille.

– Écoute-moi bien Anoushé… À plus ou moins long terme, nous sommes toutes condamnées à être éliminées. Tu as apposé ta signature-ADN au bas d’un contrat de participation au jeu On ira tous au Paradis. Tu ne peux plus te désister! Tu le sais bien.

– C’est illégal de tuer des gens!! La peine de mort est abolie depuis plus d’un siècle en Occident. C’est illégal ce que vous faites!

– Ne dis pas n’importe quoi Anoushé! Tu sais très bien que l’élimination ne consiste pas en une condamnation à mort mais en une autolyse assistée. Tu as raison, le châtiment suprême est aboli depuis longtemps mais l’autolyse assistée est autorisé et appliquée depuis plus de cinquante ans pour le plus grand bonheur de cels qui en font la demande. Or, je te rappelle que tu as signé, saine de corps et d’esprit, un contrat stipulant que l’élimination d’On ira tous au Paradis consistait en une autolyse assistée. Roboam avait signé ce contrat. il a été éliminé. Nous avons donc exaucé son vœu. C’est tout à fait légal.

En captant le regard de cet avatar de genre féminin dont elle ignorait tout d’elle, à commencer par son prénom, Anoushé eut l’impression de tenir une conversation avec une envoyée du diable.

– Je veux SORTIR D’ICI! hurla-t-elle, au bord de la crise de nerfs.

– Rejoins les autres. Iels t’attendent dans le séjour, lui répondit l’avatar avant de se dématérialiser et de laisser l’élue seule et complètement désemparée. La lumière fut coupée. Elle resta seule dans le noir à ruminer son angoisse, blottie dans son fauteuil comme un fœtus dans l’utérus de son éleveuse. Elle voulait s’enfuir du purgatoire, quel qu’en soit le prix. Depuis le début du jeu, seul Requiem-2 avait réussi à quitter le purgatoire vivant. C’était à la faveur de son transfert en centre de reconstruction suite à son passage à tabac par Roboam… Là était la solution, se dit Anoushé. Il fallait absolument qu’elle trouve le moyen d’être transférée en unité de reconstruction. Après plusieurs heures passées dans l’obscurité rassurante du confessionnal, elle se résigna à rejoindre les autres dans la salle de séjour. Requiem-2 le survivant était aux anges. Il avait frôlé l’autolyse mais sa bonne humeur et ses petites provocations ne l’avaient pas quitté:

– Maintenant, je suis tranquille pour deux semaines. Je sens que je vais aller au bout, je sens que je vais tous vous survivre, s’écria-t-il.

– Qu’est-ce qui te permet d’affirmer cela? lui demanda Pleine-Conscience, l’air faussement enjoué.

– L’amour que le public me porte, Pleine-Conscience! Je suis l’Élu élevé à sa propre puissance, la mascotte d’On ira tous au Paradis… celui qui crée l’ambiance… celui qui aimante les bioconnectées dans la conscience universelle, celui qui accélère le débit du canal dès qu’il ouvre la bouche pour sortir n’importe quelle connerie, même la plus vulgaire… Je veux dire surtout la plus vulgaire! Les citoyennes n’attendent que ça. Je suis un personnage odieux et c’est pour ça que je ne risque rien.

Les autres élues dévisageaient le clone d’un air accablé. Requiem-2 remua encore un peu plus le couteau dans la plaie.

– Et cette semaine, non seulement je ne risque rien mais en plus, c’est moi qui nomine, dit-il en se frottant les mains et en regardant Anaïs et Paix-sur-Terre d’un air menaçant.

– C’est moi qui décide laquelle aura l’honneur de rejoindre Roboam pour lui tenir compagnie en attendant que les autres arrivent. Finalement, lorsque on prend le temps d’analyser à froid notre situation actuelle, on se rend compte qu’on forme une équipe définitivement inséparable. On va rester ensemble pour l’éternité, sauf lela gagnante évidemment… Et il éclata de rire.

Requiem-2 prenait un malin plaisir à déstabiliser ses colocataires. Le harcèlement moral était insidieux et permanent. Les élues de genre féminin, de par leur situation potentielle de futures nominées, étaient beaucoup plus vulnérables que les élus de genre masculin. Anaïs ne pouvait plus retenir ses larmes et tandis qu’elle sanglotait, elle implora Requiem-2 de « cesser de les torturer »:

– Requiem-2, je t’en prie, essaie de comprendre notre situation à nous les entités féminines.

– Chère Anaïs, je te rassure tout de suite, je la comprends. Je viens juste de la vivre. Et je n’ai pas à me plaindre, pour cette fois, j’ai été acquitté! Mais Roboam, lui, il a été jugé et condamné par le plus grand tribunal de l’histoire: plusieurs centaines de millions de jurées bioconnectées. Il a été condamné à mort parce qu’il avait perdu et parce que dans notre société, c’est bien connu, les perdants ont toujours tort.

Paix-sur-Terre qui était toujours nue, s’immisca dans la conversation.

– Mais qu’est-ce que ça peut te faire? demanda-t-elle à Requiem-2. De toute manière, tu ne pouvais pas le supporter! Tu n’as pas arrêté de le provoquer.

Requiem-2 lui coupa la parole:

– C’était un adversaire que je respectais, un guerrier qui ne manquait pas de panache… Et contrairement à vous, moi je ne l’ai pas nominé. Je n’ai pas la mort d’un innocent sur la conscience.

Paix-sur-Terre insista:

– Tu auras peut-être ma propre mort ou celle d’Anaïs si tu décides de nous nominer.

– Oui mais ce ne sera pas la mort d’une innocente! Ce sera la mort d’une entité de genre féminin qui auparavant a condamné au châtiment suprême un type qui n’avait rien fait, en l’occurrence Roboam. Désormais, nous sommes ou nous serons tous responsables et coupables de la mort de quelqu’un. Seul Roboam, de par sa position de premier éliminé, n’aura tué personne. Tous les autres mériteront leur exécution… Quant auà la gagnante, celle qui sera récompensée par une reconstruction génétique intégrale, ce sera l’ultime survivante et par conséquent celle qui aura le plus de morts sur la conscience. Cette reconstruction génétique intégrale sera une offrande à Belzébuth!

Son réquisitoire terminé, Requiem-2 se leva de son fauteuil et quitta le séjour en fredonnant une étrange ritournelle:

On ira tous au paradis mêm’ moi

Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on ira

Tout’ les bonn’ sœurs et tous les voleurs

Tout’ les brebis et tous les bandits

On ira tous au paradis.

Après son départ, un silence morbide enveloppa les élues. Ces derniers n’avaient rien à faire. Leur interface cyberébrale avait été désactivée, les empêchant ainsi de se bioconnecter à la conscience universelle. Iels n’avaient pas d’autre activité que de ruminer leurs pensées sous l’œil voyeur des caméradrones. Pour chacun d’entre elles, le temps était compté. Malgré cela, à l’intérieur du purgatoire, les minutes semblaient défiler beaucoup plus lentement. En ce lieu coupé du monde, l’éternité semblait peu à peu prendre ses aises. Cette nuit-là, à part Requiem-2, ils eurent du mal à trouver le sommeil.

Philip et Pleine-Conscience, amoureux folles l’un de l’autre, ne se souciaient guère de la présence des caméradrones. Iels ne semblaient même plus avoir conscience de l’enjeu qui était d’éliminer toutes les autres élues et ainsi de se voir offrir une reconstruction génétique intégrale, gage de quasi-éternité. Ces deux-là s’étaient rencontrés dans le purgatoire. Le coup de foudre avait été immédiat et iels vivaient depuis lors, une véritable histoire d’amour. Pendant la journée, iels ne se quittaient que pour aller aux toilettes.

– Cette semaine, il faut absolument que tu me nomines demanda soudainement Philip à Pleine-Conscience provoquant chez ce dernier un sursaut de recul.

– Mais Philip, tu perds la tête? Je ne peux pas faire ça, lui répondit Pleine-Conscience en lui déposant un baiser sur les lèvres.

– Mon chéri, plus vite nous serons éliminés, plus vite nous nous retrouverons hors du champ des caméradrones, à l’abri des regards… Là où plus personne ne pourra nous importuner.

– Mais on ignore tout de l’au-delà!

– C’est le Royaume du Bonheur, mon amour!

– Et s’il n y a rien d’autre que le néant?

– Alors nous aussi, nous deviendrons néant et le néant n’a pas de conscience. Nous n’aurons même plus le souvenir de notre existence ici-bas. Le néant est une forme d’éternité… Et l’éternité se situe hors de l’espace-temps. Je t’en prie Pleine-Conscience, nomine-moi cette semaine. Nous n’avons rien à perdre.

– … Tu es folle de me demander ça. Je devrais sacrifier celle que j’aime?

– Tu m’aimes? lui demanda-t-elle.

– Oui, je t’aime.

– Alors si tu m’aimes, tu le feras.

– Et moi? demanda-t-il, si je ne suis pas éliminé? Si par malheur, je remporte le jeu?

Philip hésita quelques secondes. Elle n’avait manifestement pas envisagé cette dernière éventualité:

– Alors, si tu remportes le jeu, j’attendrai patiemment le jour où tu me rejoindras… Et ce jour finira bien par arriver.

– Si je suis l’ultime élue, je remporterai une reconstruction génétique intégrale. Tu sais ce que cela signifie? Je deviendrai potentiellement immortel, lui répondit Pleine-Conscience.

– La reconstruction génétique intégrale ne met pas à l’abri d’un décès par accident. Elle se contente d’interrompre le processus de vieillissement. Un jour ou l’autre, tu mourras, lui répliqua Philip.

Pleine-Conscience se mit à réfléchir longuement.

– On pourrait essayer de s’évader! finit-il par chuchoter.

– Tu sais bien que c’est impossible. Le purgatoire est mieux gardé que le pénitencier de l’Île-d’Yeu et puis tu oublies que nous partageons toutes nos conversations avec des millions de bioconnectées. Aucun de nos gestes n’échappe à l’objectif des caméradrones. La seule manière de s’évader, c’est de se faire éliminer. C’est juste un mauvais moment à passer… un ultime instant de souffrance avant une éternité d’amour.

Philip marqua une pause, embrassa longuement Pleine-Conscience puis lui chuchota dans le creux de l’oreille:

– Nomine moi mercredi prochain mon Amour.

Pleine-Conscience lui déposa un baiser sur les lèvres avant de murmurer d’une voix presque inaudible:
– Tu perds la tête…

En ce lundi, l’ambiance était pesante dans le purgatoire. Elle était particulièrement tendue pour les élues de genre féminin qui attendaient leur nomination avec une nervosité croissante. Requiem-2 semblait s’être calmé. Ses provocations morbides se résumaient à fredonner le refrain de cette mystérieuse ritournelle intitulée On ira tous au Paradis. C’était un air qu’il affectionnait.

La nuit avait été calme. Les huit élues s’étaient levées vers dix heures aidées en cela par la production qui n’hésitait pas à déclencher la sirène pour mettre brutalement fin à leur sommeil improductif. Des élues qui restaient une grande partie de la journée enfouies sous leur couette, n’intéressaient pas les millions de citoyennes bioconnectées à la conscience universelle.

Durant la nuit, Pleine-Conscience et Philip avaient fait l’amour à plusieurs reprises sans se soucier le moins du monde de la présence des autres élues. Le lendemain, Anaïs soutenue par Paix-sur-Terre, leur avait gentiment reproché cette « absence d’égard pour le sommeil d’autrui ». Pourtant, sous sa couette, protégée par l’obscurité, Anaïs n’avait pas perdu une miette de leurs ébats et elle s’était longuement caressée, oubliant la présence des caméradrones à rayons infra-X retransmettant à des millions de bioconnectées le mouvement de va-et-vient de sa main dépourvue de chair. Des millions de citoyennes, dont ses propres éleveurs submergés de honte, avaient été les témoins privilégiés de sa séance de masturbation… Quant à Paix-sur-Terre, fidèle à son mode de vie naturiste, elle continuait de déambuler du matin au soir en tenue d’Ève.

Un ennui pesant enveloppait le purgatoire. Les élues n’avaient rien à faire. Iels dormaient beaucoup. Pourtant, iels semblaient de plus en plus exténuées. Des cernes marquaient leurs yeux. Rongées par l’angoisse, certaines d’entre eux avait perdu l’appétit. C’était le cas notamment de Caroline et Lazare.

Caroline s’était renfermé sur lui-même. Il ne parlait presque plus. Il avait posé sa candidature dans l’unique but de devenir célèbre. Et on peut dire que cet objectif était atteint… Mais il ne voulait pas être éliminé… Et surtout, il ne voulait pas souffrir. L’exécution de Roboam avait été pour lui, un abominable cauchemar. Les bioconnectées n’avaient pas hésité à éliminer quelqu’un de droit et courageux, qui avait pris sa défense contre la bêtise affreuse de Requiem-2… Des images insoutenables défilaient dans sa tête… Celles des cerbères et des andrones en tunique blanche s’emparant de Roboam pour l’extraire du purgatoire. Maintenant, il en était persuadée, le prochain élu de genre masculin sacrifié sur l’autel du voyeurisme assassin, ce serait lui.

À défaut d’avoir perdu la foi, Lazare lui aussi avait perdu l’appétit. Il s’était porté candidat au jeu dans l’unique but de se faire éliminer. Il avait mené une campagne active pour que les élues de genre féminin le nominent. Et pourtant elles avaient refusé d’accéder à sa requête. Il ne savait plus comment s’y prendre. Sa foi lui interdisait de mettre fin à ses jours. Chez les Chrétiens du Renouveau, on ne se suicidait pas. C’était un péché qui pouvait vous précipiter dans les flammes de l’enfer. Il fallait être patient et espérer une élimination le plus rapidement possible. Mais il n’en pouvait plus de cette vie insensée. La dépression avait définitivement pris le dessus sur l’envie de construire son existence. Il n’avait plus le goût des autres. Il n’avait jamais connu l’amour, ni avec une fille ni avec un garçon et il n’éprouvait aucun désir sexuel. Sa libido était totalement inexistante. Ses études de reconstruction génétique ne lui apportaient aucune joie. De toute façon, il n’était pas fait pour soigner ses semblables… Non… ce qu’il souhaitait par-dessus tout, depuis sa plus tendre enfance, depuis l’âge de neuf ans précisément, le jour où il avait vu le premier homme poser le pied sur le sol rouge de la planète Mars, ce qu’il souhaitait par-dessus tout, c’était devenir astronaute. Pendant toute son enfance et son adolescence, il avait rêvé d’intégrer un jour, la prestigieuse École des Métiers de l’Espace dans l’espoir de rejoindre les colonies martiennes… Jusqu’au jour où, à dix-sept ans, son éleveur lui avait dit d’un ton qui ne souffrait aucune contestation : “Tu étudieras la reconstruction génétique et tu deviendras chercheur dans le groupe de travail du Saint-Suaire. Il est temps que le Messie revienne”.

Lazare, écrasé par cet éleveur autoritaire, avait quand même essayé de le convaincre de le laisser préparer le concours d’entrée de Sup’Espace. Mais ce dernier était entré dans une violente colère avant de déclarer “qu’il y avait des choses bien plus utiles à faire en ce bas-monde pour la gloire de Dieu le Père et pour gagner sa place au Paradis, que de dépenser l’argent des citoyennes dans la conquête spatiale”. Lazare ne comprenait pas… Pour lui, l’exploration de l’espace était un moyen de se rapprocher du Créateur.

Mais comme d’habitude, il avait fini par céder à cet éleveur tyrannique et il avait entamé des études de reconstruction génétique aussi ennuyeuses que les sermons du dimanche. Il rêvait d’une existence hors du commun. Mais au lieu de cela, il se retrouvait prisonnier d’une vie sans espérance où chaque journée semblait être une photocopie de la précédente. A vingt-sept ans, il était déjà trop tard pour renverser le cours des choses et espérer réaliser son rêve. Sa sélection à On ira tous au Paradis avait marqué un point de non-retour. Son éleveur ne le reverrait plus. Il allait enfin échapper à son contrôle et rejoindre pour l’éternité, les étoiles, les trous noirs, les galaxies et les pulsars… Il allait traverser le Mur de Planck et sortir de l’espace-temps pour pénétrer dans le royaume de Dieu.

Depuis l’élimination de Roboam, Anoushé n’avait rien mangé et rien bu ce qui lui valut une convocation dans le confessionnal de la part de Stéfany Ko’resh. L’avatar de ce dernier se matérialisa devant l’élue et lui demanda:

– Anoushé, peux-tu m’expliquer pourquoi tu ne t’alimentes plus?
L’élue garda le silence. Elle semblait totalement absente, comme sous l’effet d’une barbiture. Un profond désespoir avait ravagé les traits de son visage. Des petites rides avaient fait leur apparition au coin des yeux. Elle semblait avoir vieilli subitement.

– Tu refuses de t’alimenter?

Toujours pas de réponse. Le psychiatre soupira et reformula sa question:

– Tu t’affames de manière intentionnelle, n’est-ce pas?

Devant le silence obstiné d’Anoushé, il prit un ton plus menaçant:

– Tu sais que si tu continues à ne pas t’alimenter, je serai dans l’obligation de te placer sous perfusion. Je suis médecin. Je suis lié au serment d’Hippocrate. Je ne te laisserai pas te détruire la santé sans intervenir.

– Je fais ce que je veux avec mon corps. Il m’appartient.

– Ta conscience t’appartient mais ton corps ne t’appartient nullement. Il est sous le régime de la propriété universelle. L’autolyse non assistée est strictement interdite, lui répondit sèchement Stéfany Ko’resh.

Anoushé se leva et quitta précipitemment le confessionnal tandis que l’avatar se dématérialisait en grésillant. Elle traversa la salle de séjour, rejoignit le dortoir, s’allongea dans son hamac et éclata en sanglots… Philip qui se trouvait dans la chambre vint la rejoindre au pied du hamac, la serra dans ses bras et lui demanda d’une voix très douce comme si elle s’adressait à une enfant :

– Qu’est-ce qui ne va pas ma puce?

– Laisse-moi tranquille s’il te plaît!

– Tu ne veux pas que je reste un peu avec toi? demanda Philip.

– Non! Laisse-moi tranquille! répondit Anoushé en enfouissant sa tête sous l’oreiller.
– Comme tu veux répondit Philip. Si tu as besoin de moi, je suis dehors avec Pleine-Conscience, au bord de la piscine. Et sur ces mots, elle quitta la chambre laissant Anoushé seule avec son chagrin. Cette dernière était déterminée à ne plus rien avaler pour pouvoir se faire hospitaliser et avoir une chance d’échapper à cet enfer. Derrière le miroir sans tain plaqué sur le mur extérieur de la chambre, il y avait une caméradrone qui la scrutait sans arrêt pour ne pas perdre un seul instant de sa souffrance. De l’autre côté, il y avait des centaines de millions de bioconnectées tassées au fond de leur hamac, qui tuaient le temps en la regardant dépérir. Parmi ces bioconnectées, il y avait sûrement son petit frère… ce petit frère qu’elle adorait. Ses sanglots redoublèrent de violence. Elle n’avait pas pensé à lui depuis qu’elle était enfermée dans le purgatoire. Qu’allait-il devenir sans elle? Allait-il assister à l’élimination de sa grande sœur chérie? Comment avait-elle été assez naïve pour croire qu’elle serait l’ultime survivante et qu’elle remporterait une reconstruction génétique intégrale, gage de quasi-éternité? Comment s’était-elle laissée embarquer dans une aventure aussi lugubre?

Elle se souvenait juste d’avoir été abordée dans la rue par un androne vêtu d’un costume en goranecarbon et qui lui avait proposé de participer à des tests de sélection pour un nouveau concept d’émission créé par Genesis, fournisseur d’accès à la conscience universelle. Il avait réussi à la convaincre. C’était il y a seulement trois mois. Elle s’était présentée aux tests de sélection un matin de Janvier parce qu’elle était sans emploi et qu’elle n’avait rien d’autre à faire.

Des centaines de jeunes entités patientaient dans le froid hivernal, au pied de l’ascenseur qui les transporterait dans les entrailles du gigantesque vaisseau Elboor, propriété de Genesis, fournisseur d’accès à la conscience universelle. Lorsqu’il ne se trouvait pas au château de Laeken, Vol’Goor prenait ses quartiers dans une suite luxueuse située sur le pont supérieur. Le majestueux vaisseau flottait à une altitude de deux mille mètres.

Après un transfert en ascenseur qui lui avait semblé durer une éternité, Anoushé, escortée par un androne, avait emprunté un dédale de coursives qui l’avait conduite au cœur de la cellule conscientologique de Genesis. Là, elle avait été soumise à toute une batterie de tests pour finalement se retrouver dans un groupe de dix entités… Sur les trois cents entités initiales, deux cent quatre-vingt-dix venaient d’être remerciées et priées de retourner à leur quotidien insignifiant. Le processus de sélection était devenu beaucoup plus sévère. Un jury paritaire composé d’entités de genre masculin et d’entités de genre féminin pria Anoushé de lui interpréter une courte scène de Huis clos, pièce de Jean-Paul Sartre, un philosophe du vingtième siècle. Ensuite, chaque membre du jury lui posa quelques questions pour sonder sa culture générale.

Anoushé attendit les résultats en patientant dans une cabine luxueuse sur les parois desquelles étaient accrochées des toiles de maître de la période technopicturale, tableaux du début du siècle où dominaient les tons métalliques et les formes géométriques. L’une des toiles intitulée ɹosouıpɹO représentait une entité argentée aux traits du visage figés. Anoushé chercha en vain une trace d’humanité dans ce tableau glaçant. Elle n’aimait décidément pas la technopeinture.

Son attente prit fin au bout d’une heure lorsque la porte coulissante de la cabine s’ouvrit dans un bruit d’air comprimé. Une entité accompagnée d’un androne fit son apparition. Elle était immense, elle mesurait dans les deux mètres vingt. Anoushé était bien incapable de dire si cette entité était de genre masculin ou féminin. Elle avait de longs cheveux blancs attachés en queue-de cheval et des yeux gris aux reflets métalliques. Elle portait une longue robe masculine d’un blanc immaculé, resserrée à la taille par une large ceinture et mettant en valeur ses seins. Même si elle ne l’avait jamais vu, elle sut d’instinct qu’elle était en présence de Vol’Goor. Elle n’arrivait pas à détacher son regard de cette apparition presque irréelle qui se déplaçait en glissant à quelques centimètres au-dessus du sol… Elle finit par se relever de son coussin pour la saluer mais par un geste de la main, cette dernière lui fit signe de rester assise. Anoushé s’exécuta.

Vol’Goor prit place en face d’elle dans la position du lotus… Iel dévisagea Anoushé pendant quelques secondes. Celle-ci essaya de soutenir son regard mais elle finit par baisser les yeux, troublée par les reflets métalliques de ses pupilles grises.

– Souhaitez-vous vous désaltérer? lui demanda Vol’Goor.

Elle n’osa pas refuser.

– Oui, je veux bien du nectar de Shaadar s’il vous plaît.

– Excellent choix dit Vol’Goor. Halesh, apportez-nous une carafe de ce précieux breuvage, je vous prie.

L’androne s’exécuta.

Anoushé était troublée par la voix de Vol’Goor qu’elle était bien incapable de genrer. La mystérieuse entité joignit les mains et dit:

– Chère Anoushé, Laissez-moi vous annoncer une excellente nouvelle… Vous avez été élue pour participer à un nouveau concept de divertissement inspiré d’un vieux jeu de télé-réalité du début du vingt-et-unième siècle.

– Je vous remercie, Excellence. Puis-je connaître les règles de ce divertissement? demanda-t-elle.

Un sourire se dessina lentement sur les lèvres anthracites de Vol’Goor:

– Neuf élues, cinq de genre masculin et quatre de genre féminin, enfermés dans une structure habitable de quatre cents mètres carré ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre aux caméradrones de Genesis. Chaque semaine, les élues de genre féminin nomineront deux élus de genre masculin. La semaine suivante ce sera au tour des élus de genre masculin de nominer deux élus de genre féminin et ainsi de suite jusqu’à la fin du divertissement. Tous les samedis soirs, lors d’un direct, les citoyennes bioconnectées à la conscience universelle élimineront l’une des deux nominées. Au bout de neuf semaines de divertissement, l’unique survivante se verra récompensée par une reconstruction génétique intégrale, gage de quasi-éternité.

Halesh, l’androne, arriva avec une carafe de nectar de Shaadar et deux verres déjà remplis posés sur un plateau en argent. Il tendit l’un des verres à Vol’Goor puis l’autre à Anoushé avant de se mettre en veille près de la porte coulissante. Vol’Goor continua:
– une reconstruction génétique intégrale pour l’ultime survivante. Est-ce que vous réalisez ce que cela représente?

– C’est presque l’éternité, répondit-elle avant de porter le verre de nectar à sa bouche et d’avaler une première gorgée.
– C’est presque l’éternité, en effet! confirma Vol’Goor, et je vais vous faire une confidence… Vous avez le profil-type de la gagnante… Une forte personnalité, un charisme indéniable, une enveloppe corporelle qui ne peut laisser autrui indifférent, en résumé tout ce qui est susceptible de séduire les bioconnectées.

Vol’Goor la fixa intensément. Anoushé n’arrivait plus à se libérer de la force d’attraction générée par ses yeux anthracites.

– Vous êtes parfaitement en mesure de remporter ce jeu, chère Anoushé. Du reste, comment pourrait-il en être autrement? Vous êtes si lumineuse.

Elle reprit une seconde gorgée de nectar. Elle éprouva soudain une sensation de légèreté. Elle avait presque le sentiment que sa conscience pouvait s’extraire de son enveloppe corporelle et voyager librement. Son esprit était vaporeux. Était-ce le nectar de Shaadar qui produisait cet effet? Elle n’avait pourtant jamais entendu dire que cette boisson contenait de la méthamphétamine. Tout autour d’elle, la réalité changeait de nature. Les couleurs semblaient différentes… plus douces… Les lignes moins agressives… plus courbes. Même la voix synthétique et agenrée de Vol’Goor semblait s’être colorée d’intonations plus féminines et plus sensuelles lorsque celle-ci ajouta:

– Remporter une reconstruction génétique intégrale, gage de quasi-éternité, ne se fait pas sans une certaine prise de risques. Les entités qui ont pu s’offrir ce rêve se compte sur les doigts d’une seule main… Par leurs inititatives visionnaires, par leurs étincelles de génie, elle n’appartiennent pas au commun des mortelles. Toutes ont mis leur vie en jeu pour ne plus être soumises au processus de vieillissement des cellules qui est la seule maladie neurodégénérative inscrite dans les gènes de chaque entité humaine sans exception.

– Quel sont les risques? bafouilla Anoushé en laissant échapper un petit rire nerveux.

L’espace d’un instant, Vol’Goor sembla hésiter avant de répondre:

– Il faudra que vous acceptiez de mettre en jeu votre propre vie.

Anoushé émit un petit rire qui ressemblait à un couinement.

– Je ne suis pas certaine d’avoir bien compris! Excellence.

– Les élues exclues du jeu le samedi soir seront réellement éliminées et n’auront plus aucune chance de bénéficier d’une reconstruction génétique intégrale.

Le sourire et le regard d’Anoushé étaient de plus en plus hallucinés. Elle semblait être en orbite. Vol’Goor poursuivit:
– Le risque est élevé mais compte tenu de votre charisme, je reste persuadée que vous avez de fortes chances de remporter le jeu. Mes serviteurs ont déjà préparé le contrat qui va vous lier à Genesis. Si vous acceptez de faire partie des élues, vous n’avez qu’à apposer le pouce de votre main droite au bas de cette page.

Tout en disant cela, Vol’Goor lui tendit le contrat qui était aussi épais qu’un livre. Au bas de la dernière page, juste en-dessous de la formule “saine de corps et d’esprit”, il y avait un petit espace réservé à la signature-ADN. Anoushé souriait. Vol’Goor lui prit délicatement le pouce de la main droite et le posa fermement à l’emplacement prévu à cet effet. Le papier enregistra instantanément son empreinte ADN. Anoushé venait de donner son accord irrévocable pour participer au divertissement On ira tous au Paradis.

– N’ayez crainte Anoushé, vous ne le regretteras pas. Lorsque vous serez guérie du processus de vieillissement des cellules et que vous serez devenue une entité potentiellement immortelle, vous me remercierez, du moins je l’espère…

L’intéressée ne répondit pas. Elle était consciente, elle enregistrait toutes les paroles de Vol’Goor mais son libre-arbitre l’avait abandonnée. Vol’Goor la raccompagna jusqu’à la porte de la cabine où elle fut prise en charge par Halesh. Elle avait du mal à garder l’équilibre.

– Que la lumière primordiale vous accompagne sur le sentier du succès, chère Anoushé. Le canal d’On ira toutes au Paradis sera ouvert dans exactement trois mois. D’ici là, mes serviteurs se connecteront régulièrement à votre interface cyberébrale afin de vous aider à préparer au mieux cette merveilleuse aventure.

La porte coulissante se referma. Vol’Goor resta seule avec un imperceptible sourire de satisfaction au coin des lèvres. L’opération s’était déroulée comme prévu. Neuf élues devaient être recrutées. Anoushé était la huitième. Sept autres l’avaient précédée et avaient apposé docilement leur signature ADN au bas du contrat. Seule lela neuvième élue n’avait pas eu le privilège de cette cérémonie.

Anaïs s’extirpa de son hamac un peu avant six heures. Elle n’arrivait plus à trouver le sommeil. Cette oppressante sensation d’enfermement ne la quittait plus. Cela faisait maintenant une semaine et demie qu’elle vivait recluse dans le purgatoire et elle éprouvait déjà le besoin de s’évader de cette prison… A présent, elle réalisait que si elle allait jusqu’au bout de l’aventure, cela risquait d’être long, très long. Lors de l’entretien personnel qu’elle avait eu le privilège d’avoir avec Vol’Goor, celle-ci lui avait certifiée que si elle faisait preuve d’intelligence tactique et compte tenu de son charisme naturel, personne ne pourrait l’empêcher d’être l’ultime élue survivante et de remporter par conséquent une reconstruction génétique intégrale, synonyme d’immortalité potentielle.

Vol’Goor avait su trouver les mots pour la convaincre d’accepter de participer au purgatoire. Outre le nectar de Shaadar qu’iel lui avait offert, iel avait en outre fait preuve de délicates attentions à son égard, si bien qu’elle avait fini par apposer sa signature-ADN. Dans cette suite luxueuse située au cœur du vaisseau Elboor, elle s’était sentie protégée. Sa sélection à ce divertissement était une véritable aubaine, un cadeau du ciel… Et puis, en cas de victoire, elle bénéficierait d’une reconstruction génétique intégrale, privilège réservée à une élite extrêmement restreinte. Vol’Goor l’avait raccompagnée jusqu’au sas d’accès de la suite à côté duquel halesh, son androne, patientait en état de veille. Iel s’était incliné respectueusement et, avant de la laisser partir, iel lui avait fait part d’un dernier point:

– Je vous saurais gré de garder votre participation secrète jusqu’à votre entrée dans le purgatoire. N’en parlez ni à vos éleveurs ni à vos amies. Il en va de l’intérêt du jeu.

– Soyez tranquille Excellence, je sais garder un secret, lui avait-elle répondu, subjuguée par le regard métallique de cette mystérieuse entité.

Et en effet, ses éleveurs, horrifiés, avaient pris connaissance de sa participation à On ira tous au Paradis en même temps que les centaines de millions de bioconnectées à la conscience universelle. Anaïs était entrée dans le purgatoire gonflée d’optimisme et prête à en découdre avec les autres élues. Pourtant, après une semaine et demie dans le purgatoire, elle commençait à ressentir une peur diffuse, un sentiment nouveau qui était apparu cette nuit, vers une heure du matin, lorsqu’elle s’était subitement réveillée. Elle avait alors eu l’étrange impression d’être remontée à la surface du réel. Ses idées étaient à présent beaucoup plus claires : Elle participait à un jeu où elle risquait non pas de remporter l’immortalité mais bien de perdre la vie. Elle en prenait subitement conscience. Sa vie ne lui appartenait plus. Elle était entre les mains de millions de bioconnectées confortablement installées sur des coussins ou allongées dans leur hamac. Iels allaient peut-être voter son élimination tout en grignotant des cacahuètes.

Pourquoi prenait-elle conscience de cette horrible situation seulement maintenant, après une semaine et demie de jeu? Pourquoi le doute s’insinuait-il dans son esprit?… Demain, pour la première fois, les élus de genre masculin allaient nominer deux élue de genre féminin. Maintenant, elle en était intimement persuadée: elle serait l’une des deux nominées. Avec qui? Paix-sur-Terre peut-être… ou bien Anoushé. Elle était à présent certaine que le fait d’avoir nominer Roboam allait lui coûter très cher. Après tout, elle l’avait condamné à mort. Requiem-2 avait malheureusement raison. Elle, Paix-sur-Terre et peut-être Philip étaient responsables de la mort d’un innocent. Elles devraient payer un jour ou l’autre, c’était une certitude…

Elle se versa une dose de nectar de Shaadar et sortit prendre l’air dans le jardin. C’était une nuit sans étoiles, une nuit noire sans espoir. Deux caméradrones à vision nocturne se braquèrent automatiquement sur elle. Dans le silence qui l’enveloppait, elle entendit distinctement leur bourdonnement. Cela lui rappela que malgré l’heure précoce, des centaines de milliers de bioconnectées étaient déjà dans le canal à la regarder boire sa dose de nectar en chemise de nuit. Les caméradrones pouvaient gommer la nuit mais elles ne pouvaient pas pénétrer dans son cerveau pour livrer aux bioconnectée, ses pensées les plus intimes. Pour les besoins du divertissement, son interface cyberébrale avait été désactivée. Elle était certes prisonnière du purgatoire mais malgré tout, il lui restait un espace de liberté. Il lui suffisait de garder le silence. Sans connexion, son cerveau était isolée de la conscience universelle.

Elle entendit une porte s’ouvrir puis des pas glisser dans le couloir qui menait au séjour. C’était Anoushé. Anaïs se sentit très mal à l’aise. Pourtant, Anoushé vint spontanément à sa rencontre, avec un sourire sur les lèvres:

– Bonjour Anaïs!

– Bonjour Anoushé lui répondit-elle troublée.

– Tu es matinale!

– Je n’arrivais pas à dormir…

– Moi non plus, dit Anoushé…

– … Et puis, pour te dire la vérité… Anaïs hésita… J’ai envie de profiter au maximum des derniers jours de mon existence.

– Pourquoi tu dis ça? Tu penses que tu vas être nominée par les élus de genre masculin?

– Probablement… Et puis, à bien y réfléchir, ce ne serait que justice.

– Pourquoi? Parce que tu as nominé Roboam?

– Ce n’est pas le fait d’avoir nominé Roboam qui me donne cette culpabilité, les nominations font partie du jeu… Non… C’est le fait d’avoir conspiré contre lui.

En avouant cela, Anaïs ne put retenir ses larmes. Anoushé sortit un mouchoir de sa poche et le lui tendit:

– Sèche tes larmes Anaïs, tu n’as rien à te reprocher. Tu voulais absolument que Requiem-2 soit éliminé et tu pensais qu’il n’avait aucune chance d’en réchapper s’il était nominé avec Roboam. Tu t’imaginais que les bioconnectées récompenseraient Roboam pour sa bravoure mais tu avais oublié une chose… Roboam n’était pas occidental. Pour bon nombre de bioconnectées, l’occasion était trop belle de s’en débarrasser d’un simple code, en gardant les mains propres.

– Pardonne-moi Anoushé! implora Anaïs en sanglotant comme une enfant.

– Je n’ai rien à te pardonner Anaïs. Je devrais même te remercier! Grâce à toi, Roboam est mort sans avoir nominé personne. Il n’a pas de sang sur les mains et, pour te dire la vérité, je vais tout faire pour être moi-même éliminée dès samedi soir. Puisqu’il faut le rejoindre un jour ou l’autre, autant que ce soit le plus vite possible. Gagner ce jeu funeste ne m’intéresse plus.

– Tu sais Anoushé, dans le purgatoire, tu es populaire et respectée, ça m’étonnerait que les élus de genre masculin te nominent.

– Je saurai bien trouver les mots pour les convaincre et s’ils refusent, il me reste une autre alternative… J’ai cessé de m’alimenter depuis que Roboam est parti. Désormais, je n’avalerai plus d’énergie jusqu’à ce que je sois éliminée ou bien jusqu’à ce que mort s’ensuive. Anaïs la dévisagea longuement :

– Tu es en train de me dire que tu viens d’entamer un processus inédique?

– Tout à fait! confirma Anoushé.

– Mais, tu te rends compte que si tu n’es pas nominée, tu vas dépérir lentement. C’est une fin de vie affreuse.</>
– Je vais mourir par amour, Anaïs, et quelque soient les souffrances que je vais endurer, je n’ai plus peur de rien.

Elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. Elles pleuraient toutes les deux en se serrant très fort. Puis Anoushé finit par dire :

– Souhaite-moi bonne chance Anaïs.

Anaïs lui souhaita bonne chance et, guidée par un sentiment nouveau, délicatement, elle déposa un baiser sur les lèvres d’Anoushé.

A dix heures du matin, tout le monde était levé sauf Pleine-Conscience et Philip qui avaient passé la nuit ensemble et qui se prélassaient encore dans le hamac, collés comme des sangsues. Ces deux-là ne se quittaient plus d’une semelle. Cet amour exhibé en permanence commençait à énerver passablement Requiem-2. Il supportait de moins en moins son abstinence sexuelle qui durait maintenant depuis une semaine et demie et il commençait à faire des allusions graveleuses sur un éventuel viol nécessaire, disait-il, pour assouvir sa libido.

Tout le monde était en train de prendre son petit-déjeuner. Il y avait Caroline, Lazare, Anoushé qui ne mangeait pas, Anaïs et Paix-sur-Terre toujours aussi nue. Requiem-2 ne cessait de la scanner des pieds à la tête. Paix-sur-Terre ne disait rien. Requiem-2 finit par s’approcher et entreprit de la caresser.

– Laisse-moi tranquille! cria-t-elle, en le repoussant violemment.

– Cesse de l’importuner! intervint Anaïs.
– Très bien, dit Requiem-2… Comme vous voudrez… Mais je préfère vous prévenir. Pour moi, c’est une question d’hygiène mentale… Si mon abstinence dure trop longtemps, je me verrai dans l’obligation de me servir.

Les candidats commençaient à s’habituer aux provocations de Requiem-2 et personne n’essaya de lui tenir tête. A quoi bon de toute façon? Il avait toujours le dernier mot. Requiem-2 se réfugia dans son hamac après avoir asséné plusieurs coups de poing dans un des miroirs sans tain sans réussir à briser ce dernier. Pour calmer ses nerfs, il se masturba.

La journée se déroula sans autre conflit. Requiem-2 resta au fond de son hamac. Philip et Pleine-Conscience passèrent la majeure partie de la journée dans la piscine à jouer et à s’embrasser. Anoushé, Anaïs et Paix-sur-Terre discutaient du meilleur moyen de se débarrasser une fois pour toute de Requiem-2.

Caroline qui s’enfonçait dans les marécages de la dépression, ne disait rien. Il avait le regard vide de celles qui savent que la mort vient lentement à leur rencontre. Lazare, lui, rêvait au moment magique où il serait enfin nominé. Il attendait avec impatience l’instant où il s’envolerait définitivement pour la planète des ressuscités. Ce moment était proche, il le savait. Un sourire de béatitude se dessina sur son visage. Il se mit à prier.

Le soir, après le dîner auquel elle ne prit pas part, Anoushé pria les élues de se rassembler dans la salle à manger. Elle avait une annonce importante à leur communiquer. Tout le purgatoire était présent y compris Requiem-2. Anoushé réclama le silence et sur un ton un peu solennel, elle leur dit:

– Certaines d’entre vous ont peut-être remarqué que je ne m’alimentais plus… Depuis l’élimination de Roboam, je suis entrée dans un processus inédique. Participer à On ira tous au Paradis ne m’intéresse plus.

– Tu sais bien que tu ne peux plus quitter le jeu, intervint Philip.

– Je sais chère Philip mais je veux rejoindre Roboam le plus vite possible, d’une manière ou d’une autre. Alors, je le demande solennellement aux élus de l’autre genre. Nominez-moi demain. Avec un peu de chance, je serai peut-être éliminée dès samedi.

– Et imaginons que les bioconnectées choisissent de te garder? Qu’est-ce que tu fais? lui demanda Pleine-Conscience.
Anoushé marqua un temps d’hésitation:

– Eh bien, je continuerai mon processus inédique jusqu’à ce que celui-ci me permette de retrouver Roboam. Pleine-Conscience paraissait sceptique.

– Ils ne te laisseront pas faire, Anoushé. Tu n’es pas propriétaire de ton enveloppe corporelle. Si tu es trop affaiblie, il te placeront sous perfusion sans te demander ton avis. Tu seras reconstruite de force, je te l’assure.

Et c’est bien ce que secrètement, Anoushé espérait. Elle n’avait nullement l’intention d’aller au terme de son processus inédique comme elle essayait de le faire croire aux autres élues… Non, ce qu’elle voulait, c’est que Genesis soit obligée de l’hospitaliser pour qu’elle soit alimentée contre sa gré. L’hospitalisation était synonyme de sortie provisoire du purgatoire. C’était sa seule chance de prendre la fuite et d’annoncer publiquement son refus d’une autolyse assistée. Elle n’avait pas mangé depuis quatre jours et déjà, elle se sentait faible. Elle était en état d’hypoglycémie. Ses mains tremblaient. Sa tête lui tournait. C’était bon signe. Elle avait demandé aux élus de genre masculin de la nominer pour que les bioconnectées aient pitié d’elle. Elle voulait rentrer dans la peau d’une martyre. Son plan comportait des risques mais c’était sa dernière chance.

C’est à quinze heures trente que le premier des quatre élus de genre masculin fut convoqué au confessionnal pour proposer deux élues de genre féminin à l’élimination. Un quart d’heure plus tard, le sort en était jeté. Stéfany Koresh connaissait le nom des deux entités nominées. Il les communiqua au modérateur Arpad Andrassy.

Un peu avant dix neuf heures, une voix synthétique demanda à toutes les élues de se rassembler dans le grand séjour pour l’annonce des nominations. Elle aurait lieu vers dix-neuf heures vingt-cinq, à la fin du résumé quotidien. Les élues patientèrent sur un air qui ne leur était pas inconnu puisque Requiem-2 l’avait mystérieusement fredonné à plusieurs reprises.

On ira tous au Paradis

Même moi

Qu’on soit béni, qu’on soit maudit

On ira…

Puis soudain, la voix puissante d’Arpad Andrassy emplit le séjour:

– Amies du purgatoire, bonsoir!

– Bonsoir! hurla Requiem-2.

– Bonsoir Requiem-2, je constate que vous vous portez à merveille!

– C’est parce que je me réjouis d’entendre chaque semaine la voix de Belzébuth, mon maître!

– Votre humour laisse sérieusement à désirer Requiem-2!

– Laissez-moi vous vendre mon âme en échange d’une reconstruction génétique intégrale.

-Inutile de vous fatiguer Requiem-2! Au vu de votre comportement à l’intérieur du purgatoire, je ne crois pas que votre âme ait une quelconque valeur!

Requiem-2 se leva et se prosterna en disant:

– Pardonnez mon insolence, Belzébuth!

Le modérateur resta immobile quelques instants. Il semblait hésiter… Puis, finalement, il dit:

– Bien! vous l’aurez chercher! Le châtiment du carcan vous aidera peut-être à assimiler des notions telles que le respect d’autrui! Cerbères, veuillez-vous occuper de Requiem-2.

Deux cerbères pénétrèrent à l’intérieur du purgatoire et s’emparèrent de Requiem-2 qui n’opposa aucune résistance. Sans se départir de son sourire, il fut escorté jusqu’au jardin où ses mains et sa tête furent emprisonnées dans un carcan. Le modérateur enchaîna:

– Bien, maintenant que nous sommes débarrassés de cette plaie, je vais pouvoir vous annoncer le nom des deux élues de genre féminin proposées à l’élimination par les élus de genre masculin… Je sais, c’est un moment très douloureux pour vous mais c’est la règle du jeu. Vous étiez neuf au départ de cette aventure exceptionnelle mais à la fin il n’y aura qu’une seule gagnante qui bénéficiera d’une reconstruction génétique intégrale, synonyme d’immortalité potentielle. Il y aura donc une nouvelle élimination, samedi soir à l’issue de notre grand rendez-vous hebdomadaire. Chères élues de genre féminin, êtes-vous prêtes? leur demanda-t-il.

– Oui! répondirent-elles en coeur. Elles se tenaient toutes par la main pour montrer leur solidarité devant l’épreuve qui les attendaient.

– Celles que les élus de genre masculin ont choisies de nominer sont… Anaïs et… Anoushé!

Les deux nominées ne montrèrent aucun signe d’émotion. Rien dans leur expression du visage ne pouvait laisser penser qu’elles avaient été touchées par cette annonce.

– Anaïs, une majorité d’élus de genre masculin vous a nominée parce qu’ils ont peu apprécié votre implication dans l’élimination de Roboam. Quant à vous Anoushé, hier soir, vous aviez émis le souhait d’être nominée et même éliminée. Ce désir de quitter le jeu et de renoncer à la reconstruction génétique intégrale me paraît plutôt étrange de votre part mais quoi qu’il en soit, les élus de genre masculin ont accédé à votre requête et vous ont tous nominée!… Leur choix unanime apparaît paradoxalement comme un geste d’amitié à votre égard. Voilà! je vous laisse, valeureuxses élues d’On ira toutes au Paradis et je vous dis, à samedi soir vingt-et-une heures précises pour notre grand rendez-vous hebdomadaire. Bonsoir!

On ira tous au paradis mêm’ moi

Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on ira

Une réflexion sur « Chapitre 4 »

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