Chapitre 2

Juste après le générique de fin du premier direct, la connexion avec le plateau fut interrompue et les neuf élues se retrouvèrent coupées du monde extérieur. Désormais confinées dans le purgatoire, il leur était devenu impossible de faire machine arrière. Cette aventure inédite les conduirait au paradis de la victoire ou dans l’enfer de l’élimination.

Dans la salle de séjour, assises en position du lotus sur les tapis disposés dans l’espace de méditation naturelle, Pleine-Conscience et Philip faisaient connaissance. Dès qu’elle l’avait embrassé à son entrée dans le purgatoire, Philip avait senti que le fluide passerait entre eux. Au premier regard, elle avait été troublée par ses grands yeux verts et ses larges épaules au creux desquelles il devait être si rassurant de se blottir. Il était beau garçon Pleine-Conscience… Sa virilité presque démodée faisait de lui sans conteste le plus attirant des élus.

Étudiant en troisième année de conscientologie, Pleine-Conscience s’était inscrit aux sélections d’On ira toutes au Paradis à la suite d’un défi lancé par sa directrice de thèse, défi qu’il avait choisi de relever mais sans vraiment croire qu’il réussirait à faire partie des neuf élues sélectionnées.Il était heureux de s’être trompé car il voyait désormais dans cette aventure l’occasion de mettre un peu de piment dans une vie tellement fade qu’elle lui semblait dénuée de tout intérêt. Il connaissait le scénario de son existence dans ses moindres détails. Il finirait ses études de conscientologie, serait forcément reçu au doctorat (car il n’avait jamais rien raté dans sa vie). Puis, il débuterait sa carrière professionnelle et pratiquerait son métier de conscientologue jusqu’à sa retraite à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. Entre-temps, il se marierait avec l’entité de genre masculin ou féminin que l’Institut-ADN aurait sélectionnée pour lui. Iels seraient les heureux parents de deux entités qu’iels auraient préalablement choisies ensemble sur catalogue : des entités de classe Excellence, les plus chères… celles ayant subis une correction génétique complète.

Ses années d’adultes défileraient au rythme lent des saisons puis, comme tout le monde, il finirait par se transformer vers cent cinquante ans, en un légume à la peau ratatinée, condamné à rester prostré au fond d’un fauteuil roulant, une bouche inutile qui acepterait son autolyse assistée sans broncher… A partir de cet instant, il sombrerait définitivement dans l’infini trou noir du néant, dans le grand vortex de l’oubli.

Les règles d’On ira toutes au Paradis lui plaisaient. Il fallait gagner à tout prix. Il n’y avait pas d’autre alternative. Ce jeu le forçait à retrouver un instinct de survie purement animal que l’humanité du vingt-deuxième siècle avait oublié et qui rendait sa vie si morne, si insignifiante. Il les considérait déjà tous comme ses ennemis… même cette jolie brune avec qui il était en train de discuter et qui répondait au prénom de Philip.

Philip avait dix-huit ans. c’était la benjamine du groupe. Elle semblait à peine sortie de l’adolescence. Ses longs cheveux noirs tirés en arrière et retenus par une queue-de-cheval faisait ressortir la pâleur de son teint artificiellement dépigmenté. Avec sa main droite, elle ramenait sans arrêt derrière l’oreille, une mèche rebelle qui s’obstinait à retomber. Elle avait des yeux d’un noir profond qui fascinaient Pleine-Conscience. On voyait à peine le blanc des pupilles. Il lui demanda si cette fantaisie était naturelle. Elle lui répondit que oui : C‘était une particularité héritée de sa ligne paternelle et dont le gène responsable n’avait pas été corrigé avant sa naissance.

Pleine-Conscience se demandait comment une entité de genre féminin à l’apparence si fragile avait accepté de participer à un jeu aux règles si brutales. Il lui posa la question. Avec un filet de voix, Philip lui expliqua que son père avait mis fin à son histoire personnelle l’année dernière et depuis lors, son éleveuse et elle survivaient avec les quelques centaines d’atoms de l’allocation universelle.

D’un point de vue sentimental, la disparition de son père n’avait pas été une grande perte. Sa violence et ses agressions sexuelles ne lui manquaient pas… Mais financièrement, ce fut une catastrophe. L’allocation universelle ne leur permettait plus de joindre les deux bouts. Son éleveuse, Ébora, atteinte d’une décompensation sévère, était bien incapable de travailler.

Alors à l’insu de cette dernière, Philip avait décidé de tenter sa chance en s’inscrivant au programme de recrutement d’On ira toutes au Paradis. Elle n’avait pas vraiment le choix : Soit elle acceptait de participer à ce nouveau jeu qui promettait une très forte récompense en cas de victoire finale, soit elle intégrait une société spécialisée dans les prestations sexuelles. Ébora, son éleveuse, aurait préféré que sa fille se prostitue mais Philip savait que cela signifiait une vie de misère. Elle avait passé tous les tests de sélection avec succès et lors de l’entretien final, Vol’Goor<:em> avait arraché son accord et sa signature-ADN en balayant les dernières réticences qui portaient sur l’élimination proprement dite.

Genesis, le prestataire de la conscience universelle avait mis à la disposition de ses millions de bioconnectées, un canal événementiel où chacun pouvait suivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les péripéties des neuf élues. Ce canal réservé à On ira toutes au Paradis serait actif tout le temps du jeu, c’est-à-dire huit semaines.

Il était presque minuit. Le prime-time était terminé depuis moins d’une heure et les bioconnectées avaient été nombreuxses à basculer sur le canal événementiel. Iels suivaient à présent la conversation entre la jolie Philip et Pleine-Conscience. Au fil des minutes, l’audience ne cessait d’augmenter et dans son bureau situé dans l’aile droite du château de Laeken, Vol’Goor dégustait un verre d’eau de Shaadar en compagnie de Kari-4, d’Arpad Andrassy et des principaux développeurs ayant contribué à la genèse du jeu.

Les élues continuaient de bavarder. Personne n’avait vraiment sommeil. Le prime-time avait été une épreuve particulièrement stressante et la tension n’était pas encore retombée. Anoushé et Paix-sur-Terre échangeaient leurs impressions concernant leur entrée mouvementée à l’intérieur du purgatoire. La traversée de la foule avait été une expérience effrayante et toutes deux y avaient laissé quelques mèches de cheveux. Roboam s’insinua dans la conversation. Il n’avait d’yeux que pour Anoushé et il ignora superbement Paix-sur-Terre. Au bout de quelques minutes, cette dernière, comprenant qu’elle était de trop, sortit prendre l’air. A vingt-trois ans, Anoushé n’était peut-être pas aussi jolie que Philip mais elle dégageait un vrai charme oriental et les rondeurs toutes féminines de ses hanches qu’elle exhibait sans complexe dans des pantalons ultra moulants, ne laissaient pas ses concitoyennes indifférentes.

Anoushé était originaire des Terres de Khelif, une zone de non-droit entourée de remparts électromagnétiques et abandonnée à son triste sort depuis la fin de l’hydroguerre. Après une évasion très risquée du camp de travail Derezor-23 et après avoir réussi à traverser la frontière des éclatées grâce à l’aide d’un marchand d’esclaves, elle et sa famille avaient trouvé refuge dans la Confédération Occidentale.

Avant de participer à On ira toutes au Paradis, Anoushé était opératrice en prestations humaines au sein de Shaadar Okzident. Cette société produisait la fameuse eau de Shaadar, une boisson aux frontières de l’état liquide, excessivement gazeuse, qui était distribuée dans tous les pays du monde civilisé. Le secret de sa fabrication était jalousement gardé derrière la lourde porte d’une chambre forte ultra sécurisée, au coeur du complexe lunaire. C’était devenu en tout cas la boisson préférée des Occidentaux depuis que l’alcool avait été interdit et que le Grand Directoire avait ordonné l’arrachage de toutes les vignes du pays. Shaadar Okzident était le sponsor officiel d’On ira toutes au Paradis et à ce titre, l’eau du même nom était la seule boisson que les élues étaient autorisées à consommer.

Au fil des conversations, les élues apprenaient peu à peu à se connaître. A tour de rôle, iels se dévoilaient. Caroline avoua à ses colocataires qu’il avait entamé un processus de bisexuation : À côté des organes génitaux masculins, il souhaitait également acquérir les organes génitaux féminins. Il espérait remporter l’épreuve et que son statut d’ultime survivant lui permette de s’offrir les services de la meilleure chirurgienne occidentale de réassignation bisexuée.

Des cinq élus, Requiem-2 était sans conteste le plus souriant. Mais le sourire qu’il arborait en permanence sur ses lèvres épaisses qu’il ne cessait de mordiller, était un rictus moqueur et méprisant qui rendaient les autres élues mal à l’aise. Il refusa de se présenter, de dire son âge, de quelle contrée il était originaire ou ce qu’il faisait avant de pénétrer dans le purgatoire. Il se dégageait déjà de lui, un parfum de mystère, une odeur de haine. La seule chose qu’il ne pouvait dissimuler était sa condition de clone puisque son prénom était suivi d’un post-numéro.

La première nuit fut courte pour les neuf élues. La tension provoquée par le premier direct, le fait de dormir dans un nouvel environnement, le stress engendré par la compétition les avaient fait s’endormir très tard, presque au petit matin… Mais comme iels devaient absolument assurer le spectacle pour les millions de citoyennes bioconnectées à la conscience universelle, la production décida de réveiller les élues à dix heures et de leur administrer par les extracteurs de douches, à leur insu, un mélange à base d’amphétamines et de cocaïne.

– Bonjour à tous, il est dix heures du matin, vous avez une heure pour utiliser les douches sèches, profitez-en. Nous vous souhaitons une agréable journée.

Pour les obliger à sortir de leur hamac, la production passa à tue-tête dans les haut-parleurs, l’hymne officiel du jeu. Toutes se réveillèrent et se levèrent avec la plus grande difficulté mais l’idée de manquer de temps pour se laver finit de convaincre les plus réfractaires de s’extirper de leur hamac. Iels prirent leur petit-déjeuner en commun. Il était presque midi. Anoushé et Roboam qui manifestaient déjà une certaine complicité, plaisantaient en utilisant le dialecte des réfugiés de Khélif. Aussitôt, par une annonce au haut-parleur, la production les rappela à l’ordre. Elle leur demanda d’utiliser dans leurs conversations le français, langue vernaculaire que toutes les Occidentales maîtrisaient.

Paix-sur-Terre débarqua dans la cuisine toute nue :

– Guten Morgen! dit-elle simplement avant de prendre place à la droite de Philip. Toutes les autres élues était pétrifiées de surprise. Requiem-2 se mordillait frénétiquement la lèvre inférieure et laissa échapper un filet de bave. C’est Roboam qui, le premier, mit fin au malaise :

– Mais Paix-sur-Terre, tu es sûre que tu n’as rien oublié? demanda-t-il le plus sérieusement du monde.

– Non pourquoi? répondit-elle d’un air ingénue.

– Mais… tu es complètement nue.

– Et alors? Chez moi, dans mon appartement de Francfort, je me promène toujours toute nue, répondit-elle, et elle ajouta dans un français teinté d’un fort accent allemand:

– Je suis naturiste, c’est la philosophie qui guide ma vie. J’offre à mon corps la liberté qu’il est en droit d’attendre de ma conscience. Les animaux qui vivent dans la nature ne portent pas de vêtements non plus et personne ne leur fait de reproches.

– Mais nous ne sommes pas des animaux… lui répondit Roboam timidement.

– Bien sûr que si! répondit-elle. L’homo sapiens n’est rien d’autre qu’une espèce de singe, comme le gorille ou le chimpanzé.

Consciente de l’embarras qu’elle provoquait parmi ses colocataires, Paix-sur-Terre finit par leur demander :

– J’espère que je ne vous choque pas trop?

Mais personne n’eut le temps de lui répondre car une voix masculine sortit des haut-parleurs du purgatoire. C’était un membre de la régie qui demandait à Paix-sur-Terre de se rendre immédiatement au confessionnal. Elle s’exécuta et se présenta toute nue devant le miroir sans tain qui cachait une caméra et l’opérateur en psychiatrie avec qui elle allait s’entretenir.

Le confessionnal était une petite pièce où les élues pouvaient donner leurs impressions sur le déroulement du jeu ou sur leurs relations avec les autres élues sans que ces derniers puissent entendre quoi que ce soit de la conversation. La production sélectionnerait et diffuserait les meilleurs morceaux des conversations qui s’y tiendraient. C’était également le lieu où les élues nomineraient une de leurs colocataires en vue de son élimination. Paix-sur-Terre était la première élue à passer dans le confessionnal. Elle était convoquée par le Docteur Stéfany Ko’resh, psychiatre officiel du jeu.

L’exhibitionnisme de l’élue n’était pas du tout du goût de la production et encore moins de son dirigeant. On ira toutes au Paradis était classé “programme familial” et cet attentat à la pudeur risquait de provoquer la colère de Vol’Goor. Paix-sur-Terre devait cesser de déambuler les seins à l’air en dehors de la salle de bains réservée aux bioconnectées émancipées et pour cette raison, équipée de caméradrones cryptés. Le psychiatre entama la conversation :

– Alors Paix-sur-Terre, ça va?

– Oui, très bien Stefany, merci et vous?

– Très bien… Euh dis-moi Paix-sur-Terre, tu n’as pas peur d’attraper froid dans cette tenue? demanda le psychiatre d’un air innocent.

– Non, je suis habituée… vous savez, chez moi, dans mon petit studio de Francfort, c’est ma tenue habituelle.

– Oui mais là, tu n’es pas dans ton petit studio de Francfort… Tu es dans le purgatoire. Il y a des caméradrones partout. Des millions de bioconnectées à la conscience universelle ont commencé à suivre tes aventures et parmi eux de nombreux enfants. Alors, tu comprends que c’est un comportement qu’on ne peut pas tolérer.

– Pourquoi? je ne leur plais pas? demanda-t-elle d’un air ingénu.

– Si, bien sûr que si… tu es très jolie mais lorsque tu te promènes toute nue dans le purgatoire, tu commets un attentat à la pudeur. C’est un acte qui tombe sous le coup de la loi.

– Vous croyez que les gendarmes andrones vont venir m’arrêter pour cela?

– Non, bien sûr que non, répondit le psychiatre en souriant. Seulement, il va falloir que tu te rhabilles un peu, c’est tout.

Paix-sur-Terre semblait très embarrassée par la proposition du Docteur Ko’resh. Elle se mordillait la lèvre inférieure et après un petit temps de réflexion, elle finit par répondre.

– Moi, je veux me montrer telle que je suis dans la vie. Je veux être nature. Je ne vois pas pourquoi je me montrerais sous un autre jour ici dans le purgatoire. Chez moi, dans la vie de tous les jours, je me promène toute nue. C’est un art de vivre. Si ça ne plaît pas aux bioconnectées, c’est tant pis pour eux. Je ne vais pas porter une combinaison de ski pour leur faire plaisir. S’ils ne sont pas contents, libre à eux de m’éliminer. Après tout, c’est leur choix et je le respecterai. Je demande simplement que l’on respecte mon choix de vie, c’est tout.

Stéfany Ko’resh ne sut quoi répondre à cette courte mais brillante plaidoirie. Il finit par lui dire:

– Tu sais que Vol’Goor et la production n’accepteront jamais que tu te promènes toute nue devant des millions de bioconnectées, insista le psychiatre.

– Alors expulsez-moi du jeu.

– Mais tu sais bien que c’est impossible.

– Eh bien dans ce cas, nous sommes obligé de nous entendre. J’accepterai le verdict des bioconnectées. Acceptez-moi telle que je suis! Nature!

Sur ces mots, Paix-sur-Terre se leva et quitta le confessionnal. Pour éviter la colère de Vol’Goor et comme elle refusait de se vêtir, la production n’eut d’autre choix, que de “mosaïquer” sa poitrine et son sexe jusqu’à sa sortie du purgatoire.

De retour dans la cuisine avec les autres élues, Paix-sur-Terre trouva Caroline en larmes. Recroquevillé sur sa chaise, il ne cessait de sangloter. Anaïs et Philip essayaient en vain de le calmer. Paix-sur-Terre leur demanda la raison de ce chagrin. Etait-ce un gros coup de cafard?

Philip lui expliqua que pendant son entretien dans le confessionnal, Caroline avait été verbalement agressé par Requiem-2. Ce dernier mangeait de manière bruyante en claquant ses lèvres à chaque mastication ce qui était insupportable. Caroline avait fini par lui demander s’il pouvait manger de manière plus discrète en fermant la bouche de préférence, ce à quoi Requiem-2 lui avait répondu: « Ta gueule, poufiasse! Va prendre le petit-déjeuner dans ton cul! ». S’ensuivit une bordée d’insultes toutes plus fleuries les unes que les autres… Il n’en fallait pas plus pour que Caroline éclate en sanglots et fasse sa première crise de nerfs.

Par haut-parleur, un membre de la régie convoqua l’élu au confessionnal. Cel-ci s’exécuta en tentant vainement de sécher ses larmes. Son maquillage qui coulait sur ses joues en minuscules ruisseaux, l’avait transformé en adolescent gothique.

Il pénétra dans la petite pièce capitonnée, prit place dans le fauteuil en prenant soin de ne pas froisser sa jupe et croisa les jambes. Il reconnut aussitôt la voix de Stéfany Ko’resh qui entama la conversation en lui demandant simplement:

– Alors Caroline, ça va?

– Non, pas du tout, répondit ce dernier, tandis que les larmes lui montaient aux yeux.

– Qu’est-ce qui ne va pas? Pourquoi est-ce que tu pleures comme ça?

– C’est Requiem-2 qui m’a poussé à bout, répondit Caroline… Mais il n’y a pas que ça…

– Qu’y a-t-il d’autre alors? insista Stéfany Ko’resh avec une voix très douce, comme s’il s’adressait à un enfant.

– Je voudrais quitter le jeu, répondit Caroline sans hésitation.

– Mais tu sais bien que c’est impossible. Tu as signé un contrat qui te lie à Genesis et tu ne peux pas renier ta signature au premier désaccord qui surgit!

– Ecoutez, au départ, je croyais que c’était un jeu, c’est tout. Je m’y suis inscrit parce que je rêvais de devenir célèbre. J’ai toujours voulu être célèbre, depuis que je suis petite. Je voudrais faire du cinéma… ou bien de la translumière… ou présenter un programme… être une personne connue à qui on demanderait des autographes. C’est pour cette raison et seulement pour cette raison que j’ai posé ma candidature.Lorsque j’ai appris que j’avais été retenue, vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’étais heureuse… mais depuis hier soir, depuis mon entrée dans le purgatoire, je me rends compte que jamais je ne tiendrai. Jamais je n’irai au bout!

– Oui en effet, tu n’iras peut-être pas jusqu’au bout mais c’est la règle du jeu répondit Stéfany Ko’resh.

– Mais je ne veux pas être éliminée!!! JE NE VEUX PAS ÊTRE ELIMINEE!!! hurla Caroline, au bord de l’hystérie.

– Calme-toi Caroline! Ecoute, je comprends ta douleur, mais il fallait réfléchir à tout cela avant de signer ton contrat. Je te le répète, maintenant, il est trop tard. Tu es dans le jeu, tu es dans l’arène, tu dois y retourner et tenir tête à toutes cels qui voudraient t’empêcher de réaliser ton rêve d’enfant : devenir célèbre. Allez! courage Caroline!

Après ces derniers mots, Stéfany Ko’resh coupa le micro qui le reliait au confessionnal. Caroline se retrouva tout seul, plongé dans le noir, seul avec ses sanglots, seul avec son indicible angoisse.

Mais ici au moins, à l’intérieur du confessionnal, il était à l’abri de l’agressivité de Requiem-2. Il décida donc de ne plus retourner dans le purgatoire et de rester assis dans ce fauteuil, isolé des autres, en marge de cet enfer où il avait eu la bêtise de se précipiter dans l’espoir d’accéder à la célébrité. Quelle orgueil dérisoire! Célèbre pour quoi faire? Pour échapper à cet anonymat social qui était déjà pour lui un avant-goût de la mort? Voilà qu’aujourd’hui son rêve de célébrité était enfin exaucé. L’Occident entier le connaissait. Et voilà que bientôt il allait être éliminé, loin de sa famille, loin de ses amis, pour un simple jeu…

Il resta toute la journée dans le confessionnal. La production lui avait ordonné à maintes reprises de retourner dans le purgatoire avec ses colocataires… En vain. Il préférait rester dans le noir, recroquevillé au fond de son fauteuil, à l’abri des caméradrones et surtout loin de Requiem-2. Mais la faim et surtout la soif avaient été plus fortes que sa détermination et il s’était résigné à regagner le purgatoire, la peur au ventre. Il était vingt-et-une heures trente et les élues s’apprêtaient à passer à table pour dîner. On ne lui posa pas de questions mais il remarqua que Requiem-2 et Roboam étaient absents du groupe. Il en fit la remarque et c’est Anaïs qui lui expliqua le déroulement chaotique de cette première journée que lui, Caroline avait passé dans l’obscurité du confessionnal.

Suite à une intervention des cerbères, Roboam et Requiem-2 se trouvaient actuellement dehors dans le jardin, les mains et le cou emprisonnés dans un carcan en bois, les pieds menottés. Les deux élus se faisaient face. Requiem-2 exhibait deux ecchymoses autour des yeux. En outre les cerbères lui avait collé sur la bouche une large bande de ruban adhésif pour l’empêcher une bonne fois pour toutes de proférer des injures racistes à l’encontre de Roboam.

En fait, après le départ de Caroline pour le confessionnal, tôt ce matin, le ton était rapidement monté entre Roboam et Requiem-2, principalement du fait de ce dernier qui cherchait la confrontation à tout prix. Après avoir fait craquer Caroline, Requiem-2 avait reporté sa rage sur Roboam et lui avait demandé s’il n’avait pas honte d’être originaire des Terres de Khélif. Dans un premier temps, Roboam n’avait pas répliqué mais après diverses injures racistes toutes plus violentes les unes que les autres, il avait fini par craquer. Il avait sauté sur Requiem-2, l’avait renversé de sa chaise et lui avait asséné plusieurs coups de poing au visage. Deux cerbères étaient intervenus très rapidement pour empêcher que la bagarre ne se termine en homicide.

Requiem-2, sérieusement amoché et inconscient, avait été aussitôt extrait du purgatoire et conduit à l’infirmerie pour recevoir une traitement réparateur. Roboam, quant à lui, avait été immédiatement neutralisé dans un carcan en attendant le verdict du conseil de discipline. Après une heure de suspense et au grand désespoir des autres élues, Requiem-2 réintégra le jeu, prisonnier d’un carcan et la bouche recouverte d’un large ruban adhésif. Les pieds menottés, il était porté par un binôme de cerbères. Le conseil de discipline condamna les deux élus au port du carcan pour comportement asocial. La durée de la peine était laissée à l’appréciation de Vol’Goor.

Les deux ennemis se faisaient face. Requiem-2 fixait intensément Roboam qui se contentait de garder la tête baissée, tout honteux de s’être emporté devant des millions de bioconnectées à la conscience universelle. Qu’allaient-ils penser de lui, le conducteur d’airmobile originaire des Terres de Khélif… Avant d’entrer dans le purgatoire, il s’était promis de faire tout son possible pour donner une bonne image de lui-même et de ses frères de souffrance? Quel allait être le jugement des bioconnectées? Cette question ne cessait à présent de le tourmenter.

Après le récit de cette journée agitée, Caroline observa discrètement par la baie coulissante qui donnait sur le jardin, les deux condamnés attachés au poteau de pénitence. Il éprouvait de la peine pour Roboam.

Ce soir-là, les élues discutèrent longuement du cas des deux condamnés. Les élues étaient unanimes pour nominer Requiem-2 mais elles n’évoquèrent pas la deuxième nomination. Le premier jour complet à l’intérieur du purgatoire s’achevait… Ils se couchèrent très tard, vers trois heures du matin. La production n’avait toujours pas libéré les deux condamnés…

Le lendemain matin, c’est l’hymne officiel d’On ira toutes au Paradis qui réveilla les élues. Ces dernieres eurent la bonne surprise de trouver Roboam endormi tout habillé dans son hamac. Lazare le réveilla sans ménagement. Roboam protesta mollement en frottant ses yeux remplis de la fatigue d’une nuit trop courte. Il expliqua à ses colocataires qu’il avait été libéré vers cinq heures du matin. Tous se retournèrent vers le hamac de Requiem-2 et constatèrent avec surprise que ce dernier était inoccupé. Les élues se précipitèrent alors vers la cuisine. A travers la baie vitrée, ils virent Requiem-2 qui dormait dans une position inconfortable, prisonnier de son carcan et la bouche toujours recouverte d’un morceau de ruban adhésif. Vol’Goor n’avait manifestement toujours pas signé son ordre de libération.

Durant le petit-déjeuner, les élues constatèrent que Roboam était d’une humeur sombre. Ce dernier n’avait que faire des marques de sympathies de ses colocataires. La sentence que le Conseil de Discipline lui avait infligée, l’avait sérieusement ébranlé. Il la percevait comme un acte profondément raciste car enfin, c’était lui la principale victime des agissements de Requiem-2. Et pourtant, il avait lui aussi subi le châtiment du carcan… en compagnie de son agresseur, ce qui était un comble!

Ses colocataires essayaient en vain de le calmer mais Roboam n’arrivait plus à contenir la haine que cette sentence injuste avait éveillée au plus profond de lui et qui dormait depuis son enfance marquée par la violence qui régnait sur les Terres de Khélif. Toutes les élues subissaient sa foudre et ses reproches. Même Anoushé que son charme oriental ne laissait pas indifférent, n’avait plus d’emprise sur lui.

Au grand désespoir de ses victimes, Requiem-2 fut libéré de son carcan et de son ruban adhésif un peu avant midi. Une fois détaché, il se précipita dans la cuisine, se servit un grand verre d’eau de Shaadar et le but d’une traite avant de s’en verser un deuxième puis un troisième. Depuis presque une journée, il n’avait rien avalé… ni boisson ni aliment solide. Le supplice devenait intenable. Il engloutit trois grands sandwichs au fromage, mangea deux yaourts, dévora plusieurs pommes, le tout en mastiquant bruyamment. Le bruit produit par ses grosses lèvres gélatineuses était insupportable. Sans adresser la parole à quiconque, il alla dans le dortoir et s’allongea dans son hamac. Il était exténué si bien qu’il n’eut pas la force de se déshabiller. Il plongea dans un sommeil profond et ne se réveilla qu’ à dix heures du soir, complètement décalé mais en pleine forme.

Ses colocataires qui appréhendaient sa libération, passèrent donc une journée magnifique. Ils espéraient tous que le châtiment qu’il venait de subir le calmerait pour un bon moment. Pendant qu’il dormait, les élues firent plus ample connaissance. Certains couples commençaient à s’esquisser, souvent à l’initiative des élus de genre masculin. Le plus entreprenant était Pleine-Conscience qui ne cessait de harceler gentiment Philip en lui faisant la cour. Au début, Philip paraissait indifférente à ses avances mais à mesure que Pleine-Conscience déployait ses charmes, elle résistait de moins en moins. Elle céda petit à petit à ses caresses puis finit par se laisser embrasser.

Derrière les miroirs sans tain, les caméradrones se braquèrent immédiatement sur les deux bouches collées. C’était du tout bon pour l’émission : un couple se formait en direct. Dans son bureau du chateau de Laeken, Vol’Goor constata que le nombre de bioconnectées s’envolait. Le canal de la conscience universelle réservé à On ira toutes au Paradis se rapprochait dangereusement de la zone de saturation. Et dans deux jours, ce serait les nominations… Il fallait absolument l’élargir.

Anaïs et Caroline discutaient de tout et de rien, de leurs joueuses de translumière préférées, de mode, de crèmes pour le visage, de correction génétique…

Lazare, lui, restait à l’écart du groupe. Le regard sombre, il ne s’était pas beaucoup exprimé depuis son entrée dans le purgatoire. Il semblait perdu dans ses pensées, prisonnier de son monde intérieur. Paix-sur-Terre remarqua sa solitude et vint s’asseoir à ses côtés. Lazare eut un geste de recul. Manifestement, la nudité de Paix-sur-Terre le dérangeait. Il avait du mal à soutenir son regard chargé de sensualité.

– Ça va Lazare? demanda-t-elle, pour commencer la conversation.

– Oui, ça va répondit-il mais ça ira encore mieux mercredi soir après l’annonce des nominations.

– Ah! C’est ça qui te fait peur? Tu sais, je crois que tu n’as pas trop de soucis à te faire. Cela m’étonnerait beaucoup que tu sois parmi les deux nominés, dit-elle pour le rassurer.

Lazare soupira… Paix-sur-Terre continua:

– Tu peux dormir tranquille tu sais!

– Mais… c’est que moi, je veux absolument être nominé, répondit Lazare.

– Comment ça, tu veux être nominé? Je ne suis pas sûre de te suivre, fit Paix-sur-Terre, très étonnée par la stratégie de Lazare.

– Je me suis inscrit au casting dans l’unique but d’être éliminé, répondit ce dernier.

– Mais… mais c’est absurde!

– Pas tant que ça. Je ne supporte plus mon existence. Tout ce que je souhaite, c’est d’en finir le plus vite possible. Or, il existe une méthode très efficace : le suicide. Le seul problème, c’est que je suis un chrétien du renouveau. Dans ma religion, le suicide est formellement interdit. C’est un péché mortel et ça, mes parents ne le supporteraient pas. Si j’accomplissais cet acte, ils ne s’en remettraient pas. C’est pour ça que j’ai accepté de participer au jeu. Je suis sûr de mourir rapidement, sans me suicider. La récompense promise au vainqueur, ne m’intéresse pas. Je n’en aurai pas besoin pour entrer au paradis.

– Mais tu as perdu la raison!

– Pas plus que n’importe quelle élue de ce jeu. N’oublie pas que je vais tous vous retrouver dans l’au-delà, sauf une personne… le vainqueur d’On ira toutes au Paradis, qui restera dans cet enfer ici-bas.

Paix-sur-Terre était complètement stupéfiée par les révélations de Lazare :

– Et tes parents, ils savent que tu participes à ce jeu? lui demanda-t-elle.

– Je me suis inscrit au casting sans leur en parler et le soir du direct, en les quittant, je leur ai dit que j’allais prier à l’église parce que j’avais envie de me déconnecter de la conscience universelle. Ils étaient ravis… En fait, comme convenu, à dix-neuf heures, j’ai rejoint les studios de Genesis. J’habite à Bruxelles.
On m’a fait passer au maquillage. J’ai reçu les dernières consignes d’une collaboratrice d’Arpad Andrassy pour faire bonne impression à l’écran… Mais je n’en avais rien à faire de ses conseils! Enfin, vers vingt-deux heures, j’ai fait mon entrée sur le plateau de l’émission en compagnie des autres élus de genre masculin.

– Donc, tes parents ignorent tout de ta présence ici.

– Je ne sais pas… Je pense que maintenant, ils sont au courant puisque par la force des choses, je ne suis pas rentré chez moi depuis samedi soir… Mais c’est trop tard! Ils ne peuvent plus rien pour moi. J’ai signé un contrat qui stipule qu’il est impossible d’abandonner en cours de jeu. Je suis donc sûr de réussir mon coup et de siéger bientôt à la droite de Dieu… J’espère bien être le premier à me faire éliminer. Ainsi, au fil des semaines, je pourrai vous accueillir toutes aux portes du paradis.

À ces mots, Paix-sur-Terre pâlit. Elle se leva du canapé et laissa Lazare à sa solitude. Elle préférait s’isoler dans le dortoir plutôt que d’en entendre davantage. Pour la première fois depuis son entrée dans le purgatoire, elle pleura, d’abord doucement puis en sanglotant. Qu’était-elle venu faire dans cet horrible jeu? Qu’espérait-elle y trouver? Avait-elle franchi les portes de l’Enfer

Le soir, la production décida de transformer le purgatoire en boite de nuit et pour ce faire, les codeurs de Genesis programmèrent un véritable arc-en-ciel de translumière. Les élues déplacèrent les meubles et la salle de séjour, inondée de mille couleurs, se transforma en piste de danse.
Lazare, lui, préféra s’abandonner dans les bras de Morphée après avoir récité le Notre père et quelques Je vous salue Marie en guise de barbidrogue.

Requiem-2 était en pleine forme après son sommeil réparateur et au rythme des rayons lumineux, il se déhanchait comme un fou. Il invita même Anaïs à partager une danse. Libérée par la cocaïne que les douches sèches lui avaient délivrée à son insu une heure plus tôt, elle accepta sans hésiter. En voyant Requiem-2 si enjoué, les autres élues pensèrent que tout était rentré dans l’ordre et que ses provocations allaient enfin cesser.

Paix-sur-Terre, fidèle à elle-même, dansait dans le plus simple appareil, en s’admirant dans un miroir sans tain qui dissimulait un caméradrone. Mais la production avait bien pris soin de “mosaïquer” son sexe et sa poitrine si bien que les parties les plus intéressantes de son anatomie restaient inaccessibles aux yeux des bioconnectées. Les élues dansèrent jusqu’à deux heures du matin. Puis, comme le canal se rétrécissait, la régie coupa la translumière et une voix synthétique leur souhaita une bonne nuit. Cels-ci, exténuées par leur danses endiablées ne se firent pas prier pour rejoindre leurs hamacs. Sauf Requiem-2…

Ce dernier, excité par la cocaïne, continuait de danser tout seul devant les miroirs sans tain de la salle de séjour. Il chantait, d’abord doucement, des mélodies de sa composition qui se résumaient en une suite de vulgarités. Puis progressivement, il haussa la voix jusqu’à hurler. Il gagna la cuisine, se saisit d’une casserole et d’une louche posées sur le plan de travail et commença à tambouriner bruyamment près de la cloison qui séparait le dortoir de la salle de séjour. Avec un tel raffut évidemment, les autres élues ne réussissaient pas à s’endormir. Le tintamarre dura une heure avant que Roboam, à bout de nerfs et fou de rage, ne bondisse de son hamac et ne poursuive Requiem-2 dans l’appartement puis dans le jardin. Plus rapide, il se jeta sur lui et commença à le frapper violemment au visage.

Les coups de poing pleuvaient. Requiem-2 en esquiva quelques-uns en utilisant sa casserole comme un bouclier mais il finit par perdre connaissance. Roboam aurait continué de le frapper jusqu’à la mort si deux cerbères appuyés par un gendarme androne, n’étaient pas intervenus à temps pour le ceinturer et le neutraliser. Ils le plaquèrent au sol sans aucune difficulté avant de lui passer les menottes au pieds et de le conduire manu militari jusqu’au carcan où il fut immobilisé. Requiem-2 n’avait toujours pas recouvré ses esprits. Il gisait sur le sol, inconscient, l’arcade sourcilière ouverte, la tête couverte de sang. Les deux cerbères ordonnèrent sèchement aux autres élues qui s’étaient attroupés autour de la victime de regagner le dortoir et de ne plus en sortir.

Quelques minutes plus tard, Requiem-2 fut extrait pour la seconde fois du purgatoire et conduit à l’infirmerie où un docteur l’examina longuement. Comme il ne recouvrait toujours pas ses esprits, décision fut prise de l’envoyer en centre de reconstruction pour lui faire passer un scanner. Le transfert se fit en ambulance et sous la surveillance rapprochée d’un peloton de gendarmes andrones car il ne fallait surtout pas que l’élu en profite pour s’échapper. Requiem-2 était rusé et dangereux. Il ne manquait pas de ressources. Il pouvait très bien faire le mort et profiter de ce stratagème pour disparaître dans la nature à la faveur d’une baisse de vigilance. Il fallait donc rester sur ses gardes et s’assurer que l’élu réintégrerait le purgatoire au plus vite.

Mais Requiem-2 ne reprit connaissance qu’à son arrivée au Centre de reconstruction. On diagnostiqua chez lui, un traumatisme crânien qui nécessitait un traitement réparateur par injection de cellules souches. Il passa le reste de la nuit et une bonne partie de la journée du lendemain en observation dans une chambre dont l’entrée était surveillée par deux gendarmes andrones. Le lendemain en fin d’après-midi, il réintégra le jeu avec un énorme bandage sur la tête, les yeux tuméfiés, une incisive en moins (qui était en cours de reconstruction) et des lèvres qui avaient doublé de volume. Il était absolument méconnaissable.

Roboam, quant à lui, avait été condamné par le conseil de discipline, à subir de nouveau le châtiment du carcan. Il avait déjà passé la nuit dehors en attendant le verdict qui était tombé à huit heures du matin, et il s’apprêtait donc à accomplir sa peine en ce mardi ensoleillé, veille du jour des premières nominations. Toutefois, lui reconnaissant des circonstances atténuantes, la production avait autorisé le drone de cuisine à le ravitailler en nourriture et en boissons.

A l’intérieur du purgatoire, l’ambiance était morose et les visages sombres. C’était la veille des premières nominations. Demain, les quatre élues de genre féminin seraient convoquées une par une au confessionnal pour donner les noms des deux élus de genre masculin qu’elles souhaitaient voir quitter le jeu. Le premier nom était acquis : c’était Requiem-2. Aucune d’entre elles ne s’en cachait et elles en discutaient ouvertement, y compris en présence de l’intéressé qui gardait le silence car sa bouche tuméfiée l’empêchait de parler. Mais il fallait nominer un deuxième élu…

Lazare, qui voulait être éliminé à tout prix, avait commencé sa campagne électorale. Il mit chacune des élues au courant de son désir d’en finir au plus vite et les implora de le nominer pour le direct du samedi suivant. Aucune d’entre elles ne lui donna une réponse définitive sauf Philip qui lui fit la promesse solennelle de répondre à ses attentes. Devant l’insistance de Lazare, Anaïs le pria de cesser d’évoquer les nominations:

– Tu n’as pas d’autres sujets de conversation plus joyeux? Tu ne crois pas que c’est déjà assez difficile pour nous les entités de genre féminin de nominer l’un d’entre vous.

– Ecoute Anaïs, répondit Lazare, moi j’essaie de vous faciliter la tâche. Plutôt que de nominer un élu de genre masculin qui ne veut absolument pas quitter le jeu, je te demande de nominer le seul qui le souhaite vraiment… moi en l’occurrence.

– Mais qu’est-ce qui te dit que les bioconnectées à la conscience universelle voteront contre toi? lui demanda-t-elle.

Lazare prit un petit temps de réflexion avant de répondre:

– Ils voteront contre moi parce que contrairement à Requiem-2 que vous allez sûrement nominer, je n’assure pas le spectacle au sein du purgatoire. Or, c’est ce que les bioconnectées attendent d’un tel programme: du spectacle, de l’animation, choses que je suis bien incapable de leur offrir.

– Arrête! Lazare! Tu me déprimes avec tes élucubrations.

Anaïs prit soudain conscience de la justesse des propos de Lazare. Les bioconnectées en voudraient pour leur argent. Si Requiem-2 se retrouvait en compétition avec Lazare, ils n’hésiteraient pas à éliminer l’élu le plus transparent et à garder celui qui assurait l’ambiance. Or, la perspective de passer deux semaines de plus avec cet horrible clone, l’effrayait. Il fallait trouver une solution. Elle en référa discrètement à Paix-sur-Terre et Philip. Les trois élues s’isolèrent dans le confessionnal…

Ensemble, elles décidèrent de la meilleure stratégie pour être sûres que le clone disparaîtrait du jeu à partir de Samedi soir. Il fallait nominer contre lui, une entité de genre masculin dont elles étaient certaines qu’il était bien plus populaire que Requiem-2 aux yeux des bioconnectées. Mais curieusement, ce qu’elles oublièrent complètement dans l’intimité du confessionnal, c’est que tout le complot avait été filmé et diffusé sur le canal de la conscience universelle réservé à On ira toutes au Paradis.

Pendant ce temps, Requiem-2, dormait comme une marmotte. Les reconstructeurs, en accord avec la production, l’avaient gavé de sédatifs et de somnifères afin qu’il se tienne tranquille pendant plusieurs jours.

Roboam, toujours prisonnier de son carcan, trouvait un peu de réconfort auprès d’Anoushé qui le maternait. Cette dernière lui avait commandé plusieurs sandwichs et quelques jus d’orange rafraîchissants que le drone lui livra en bourdonnant. Le courant passait bien entre eux deux. Roboam trouvait Anoushé attirante malgré ses rondeurs et cette dernière, choquée par le traitement injuste que la production infligeait à ce dernier, s’était naturellement rapprochée de lui pour le soutenir. Tous les deux appartenaient à une communauté clairement victime de ségrégation dans la Confédération Occidentale.

Anoushé avait de la peine pour Roboam. Après tout, il était le seul qui osait s’opposer à Requiem-2 au risque de mettre en péril son avenir au sein du jeu. Qu’est-ce que les bioconnectées retiendraient de Roboam? Son courage face aux provocations de Requiem-2? ou bien son manque de contenance et la violence qui en découlait? Difficile à dire. En tout cas, pour les nominations de demain, il était tranquille. Toutes les élues étaient tombées d’accord pour désigner Requiem-2 et le deuxième nominé s’était porté volontaire, c’était Lazare. Pour une raison qu’elle n’avait pas bien compris, ce dernier tenait absolument à en finir au plus vite. Tant mieux! Ainsi, Roboam était assuré de rester au moins trois semaines dans le purgatoire. Elle aurait le temps de faire plus ample connaissance avec lui et qui sait? Peut-être que leurs signatures ADN correspondaient?

Des cinq élus de genre masculin, Pleine-Conscience était sans conteste le plus mignon mais Philip avait déjà mis le grappin dessus… Caroline aussi était attirant mais il était évident que les entités de genre féminin ne l’intéressaient pas. Requiem-2 était un sinistre clone tandis que Lazare, lui, était complètement dépressif et obsédé par son élimination… Donc, il ne restait plus que Roboam, la seule entité de genre masculin finalement digne d’intérêt à ses yeux.

Doucement, elle lui déposa un baiser sur la joue droite. Ce petit geste de tendresse fit rougir Roboam. Il balbutia un timide remerciement.

– Merci Anoushé…

– Tu ne m’embrasses pas demanda-t-elle?

– Si, répondit Roboam surpris par cette requête, et il s’exécuta en déposant un baiser sur sa joue.

– C’est tout? dit-elle, un peu déçue.

Roboam rougit, hésita quelques secondes… Finalement ce fut Anoushé qui plaqua sa bouche contre la sienne.

Derrière les miroirs sans tain, les caméradrones se braquèrent immédiatement sur le nouveau couple d’On ira toutes au Paradis.

Un peu avant dix-huit heures, Vol’Goor signa l’ordre de libération de Roboam. Deux cerbères pénétrèrent à l’intérieur du purgatoire et le détachèrent de son carcan. Roboam se frotta les poignets et réintégra l’appartement acompagné d’Anoushé, bras-dessus bras-dessous. Quelques heures auparavant, alors qu’ils s’embrassaient, Roboam avait promis à sa nouvelle petite amie qu’il se tiendrait désormais à carreau et qu’il ne répondrait plus aux provocations de Requiem-2, “sauf si je le vois tourner autour de toi!” avait-il rajouté sur le ton de la plaisanterie.

Le soir, tandis que les autres discutaient de tout et de rien dans la salle de séjour, les deux amoureux s’isolèrent dans le confessionnal. Ils firent l’Amour dans l’obscurité sans se soucier le moins du monde des caméradrones qui retransmettaient leurs ébats en direct.

Le lendemain, le purgatoire se réveilla à une heure de l’après-midi. Requiem-2 qui, sous l’effet des sédatifs, avait dormi plus de vingt-quatre heures, était plutôt en forme. Le pourtour de ses yeux avait viré du noir au jaune. Autour de la tête, il portait toujours un bandage maculé de taches de sang. Il n’était pas très beau à voir mais son visage ne se départissait jamais de ce sourire moqueur et plein de suffisance qui faisait son “charme” auprès des bioconnectées. Pendant le petit-déjeuner pris en commun, personne n’évoqua les nominations. Entre deux gorgées de café, Anoushé et Roboam s’embrassaient goulûment, tout comme Pleine-Conscience et Philip qui ne se quittaient plus d’une semelle et vivaient désormais en marge des autres élues.

Lazare paraissait très détendu. La certitude d’être nominé et éliminé dès samedi prochain lui avait enlevé un poids, en l’occurrence celui de la propre absurdité de son existence ici-bas. Il voyait donc l’avenir sous les meilleurs auspices. Assis à la droite de Requiem-2, il lui posa quelques questions concernant son état de santé. Requiem-2 lui répondit poliment que la douleur avait disparu mais que ça n’avait de toute façon plus beaucoup d’importance car dans quelques jours, il serait “libéré”. A ces mots, les autres en conclurent qu’il avait fini par accepter l’inéluctabilité de sa prochaine nomination.

Roboam le toisa avec la condescendance d’un vainqueur pour son ennemi gisant à terre puis il colla maladroitement ses lèvres sur la bouche d’Anoushé. Anaïs et Paix-sur-Terre qui étaient assises en bout de table, tenaient des messes basses auxquelles personne ne prêtait attention. Paix-sur-Terre était toujours nue.

C’est vers trois heures de l’après-midi que la production ordonna à Anoushé de se rendre au confessionnal. Dix minutes plus tard, elle ressortait pour laisser la place à Philip. Puis, ce furent Paix-sur-Terre et enfin Anaïs qui communiquèrent leur choix à Stéfany Ko’resh. Les élues sortaient du confessionnal en arborant une tête d’enterrement. Chacune d’entre elles avaient donc désigné deux personnes qu’elles souhaitaient voir quitter le jeu.

Un peu avant dix-neuf heures, la production demanda à tous les élues qui étaient dispersés dans les pièces de l’appartement, de se regrouper dans la salle de séjour. Les locataires eurent l’heureuse surprise d’entendre la voix d’Arpad Andrassy sortir des haut-parleurs :

– Bonjour à vous tous, valeureuxses habitantes du purgatoire! Comment allez-vous depuis samedi?

– Très bien, merci, répondirent en choeur les élues!
– Eh bien, dites donc! poursuivit le modérateur, il s’en passe des choses dans le purgatoire. Vous savez que chaque jour, des millions de bioconnectées suivent vos aventures?

– Non, on le savait pas, on n’a pas d’informations ici! répondit Roboam, très enjoué.

– Bien! enchaîna Arpad Andrassy, si je vous ai demandé de toutes vous rassembler dans la salle de séjour, c’est pour un moment his-to-rique puisque il s’agit de vous faire part des résultats des premières nominations.

Un long silence s’ensuivit. A l’intérieur du purgatoire, les visages se crispèrent.

– Les nominés sont…

( …silence… )

– Les nominés sont… Requiem-2.

Aussitôt, le clone exhiba à la caméra, le majeur de sa main droite, tendu en un ultime geste provocateur. Le modérateur le remit à sa place:

– S’il vous plaît Requiem-2, je comprends votre déception mais ce geste obscène ne vous aidera certainement pas à gagner les faveurs de nos amis bioconnectées qui voteront samedi prochain.

– Les bioconnectées, je les emmerde!! répondit Requiem-2.

Long silence… puis à nouveau la voix du modérateur :

– Le deuxième nominé est… Roboam.

Roboam devint subitement tout pâle tandis que Requiem-2 partait dans un grand éclat de rire… Roboam était nominé. Lazare, très déçu, se prit la tête dans les mains et se mit à pleurer. Roboam, lui, n’en revenait pas :

– C’est pas possible! C’est pas possible! Répétait-il.

– Je suis désolé Roboam mais c’est le choix des élues. Une majorité d’entre elles à décidé de vous nominer.

Anoushé le prit dans ses bras et éclata en sanglots. Requiem-2 avait du mal à s’arrêter de rire mais de peur de prendre à nouveau un mauvais coup de la part de Roboam, il préféra sortir prendre l’air.

Roboam n’en revenait toujours pas. Une surprise totale déformait les traits de son visage.

– Mais… mais … pourquoi moi? Balbutia-t-il.

Le modérateur intervint une dernière fois.

– Roboam, si ça peut vous rassurer. Au jour d’aujourd’hui, rien n’est joué. Vous avez encore toutes vos chances. A vous de prouver à nos amies bioconnectées que vous êtes motivé pour continuer cette aventure humaine exceptionnelle. Mes chers élues, je vous laisse, on se retrouve dans trois jours pour notre grand rendez vous hebdomadaire du samedi soir. D’ici là, bon courage à tous! Et surtout, n’oubliez-pas… CARPE DIEM!

Après l’intervention d’Arpad Andrassy, un silence pesant s’abattit sur les élues. Roboam était accablé. Comment avaient-elles pu voter contre lui?… Le seul qui avait eu le courage de s’opposer au clone! Comment avaient-elles osé?

Anoushé sanglotait toujours, la tête posée sur les genoux de Roboam. Pleine-Conscience et Philip ne disaient rien. Caroline avait les larmes aux yeux. La peur se dessinait sur son visage. Tout ceci n’était qu’un cauchemar, un simple cauchemar. Il suffisait d’attendre que l’alarme du réveil le sorte de cet enfer et la vie reprendrait son cours habituel : son travail au Pamela’s, la boîte de nuit strasbourgeoise où il officiait tous les soirs comme opératrice-laser dans la salle de translumière, les journées passées à régénérer son épiderme dans le salon de beauté de Sylvio, son meilleur ami qui lui manquait tant… Non décidément, tout ceci ne pouvait pas être réel. Il allait forcément se réveiller.

A l’annonce du résultat, Lazare qui s’attendait en toute logique à être le deuxième nominé, était aussi stupéfait que Roboam. Pourquoi les élues avaient-elles refusé de le nominer alors qu’il ne demandait que cela? Décidément, pensa-t-il, je suis un vrai raté. Je ne suis même pas capable de me faire éliminer. Il les dévisagea toutes une par une pour essayer de deviner laquelle d’entre elles l’avaient trahi mais elles se dérobèrent. Anaïs était visiblement mal à l’aise. Très nerveuse, elle se rongeait les ongles de la main gauche avec frénésie.

– Pourquoi est-ce que vous m’avez laissé tomber? leur demanda Lazare.

Aucune des élues ne lui répondit. D’une voix très calme, il reformula sa question.

– Pourquoi est-ce que vous avez nominé Roboam alors qu’il ne demandait rien?

C’est Anaïs qui, la première, osa lui apporter une réponse:

– Ce n’est pas parce que Roboam a été nominé qu’on a forcément voté contre lui.

– Comment ça?

– Roboam a été nominé par une majorité d’élues mais ça ne veut pas dire que toutes ont voté contre lui. Nos nominations ont peut-être été complètement différentes. Individuellement, on n’a pas forcément voté contre lui.

– Mais qu’est-ce que tu racontes? ça tient pas la route ton raisonnement! Si Roboam a été nominé, c’est qu’une majorité d’élues de genre féminin a voté contre lui. Or, vous êtes quatre élues. Pour faire une majorité même relative, il en faut au moins deux. Anoushé n’a pas voté contre Roboam. Philip m’a fait la promesse qu’elle me nominerait!… Donc Paix-sur-Terre et toi, vous l’avez forcément nominé.

– Ah non! protesta Anaïs, on avait dit que nos nominations restaient secrètes!

Requiem-2 qui avait repris sa place dans son fauteuil s’immisça dans le débat :
– Tu vois Roboam, dit-il en désignant du doigt les deux élues, ce sont elles qui t’ont trahi. Tu aurais du être plus méfiant. Personne n’est l’ami de personne ici. On finira tous par être livré au peuple des bioconnectées. Seul survivra Judas!

Ce soir-là, il n’y eut pas de dîner en commun. Les élues avait perdu l’appétit. Sur le canal événementiel de Genesis, des millions de bioconnectées avaient suivi les nominations. Requiem-2 avait été désigné par les quatre élues. Roboam avait été nominé par Paix-sur-Terre et Anaïs. Quant à Philip et Anoushé, elles avaient toutes les deux donné très logiquement le prénom de Lazare.

Roboam et Lazare étaient donc à égalité de voix. Le règlement était clair. En cas d’égalité, c’est Vol’Goor qui tranchait. Le modérateur expliqua aux bioconnectées que Vol’Goor avait choisi de nominer Roboam parce durant cette première semaine, il avait été condamné à deux reprises au châtiment du carcan, ce qui n’était pas le cas de Lazare dont le casier judiciaire à l’intérieur du purgatoire était vierge.

Dans son bureau du château de Laeken, Vol’Goor jubilait. Les chiffres de l’audience ne cessaient d’augmenter. Tout l’Occident se prenait au jeu. Le direct de samedi soir promettait d’être grandiose.