2- Dan’iel (récit d’anticipation)

Dan’iel, jeune docteur en exobiologie, revient tout juste d’une mission de deux ans sur la planète Mars. Il a participé à la dernière phase de la terraformation. De retour sur Terre, en Syrtes, il rend visite à Benoît, son quadrisaïeul âgé de cent-cinquante ans. Celui-ci vit à L’Île-d’Yeu et il a connu les Syrtes d’avant la Grande Extinction. À la demande de son descendant, il accepte de replonger dans ses souvenirs.

Lorsque la porte « papillon » s’est ouverte et qu’il a difficilement posé le pied sur le tarmac, je n’ai pas pu retenir mes larmes. Il est venu à ma rencontre d’un pas lourd et nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. J’ai remarqué qu’il avait les yeux humides. Il retenait ses larmes.

– Je suis bien content que tu sois de retour, mon petit. J’ai trouvé le temps long, tu sais… En tout cas, tu as bonne mine ! On dirait que tu as grandi. Dan’iel est parti dans un grand éclat de rire:

– Ça fait bien longtemps que ma croissance est terminée. Si je te parais plus grand, c’est certainement à cause de la pesanteur martienne qui est plus faible que sur la Terre. Mon squelette s’est allongé.

Sur le chemin du retour, je lui ai proposé de boire une bière dans une brasserie de Port-Joinville où j’ai mes habitudes. Mais il m’a répondu qu’il préférait rentrer tout de suite à la maison de famille de Ker Bossy.

– Tu as du vin m’a-t-il demandé ?

– Bien sûr ! Il ne se passe pas un jour sans que je boive mon petit verre. Comment crois-tu que je suis encore en vie ?

– Est-ce qu’il y a des cousins qui sont déjà arrivés ?

– Non, tu es le tout premier. Pierre et Gabrielle arrivent demain.

J’ai vite remarqué que Dan’iel souffrait de la pesanteur terrestre. Il ne se déplaçait pas normalement. Il fallait qu’il décolle ses pieds à chaque pas. Marie a pris congé de nous, après m’avoir libéré de l’exosquelette et avoir donné quelques consignes à Dan’iel. Il était midi et demi. Alors nous avons décidé de nous mettre à table pour déjeuner. J’ai annoncé à Dan’iel que j’avais acheté deux douzaines d’huîtres. Un large sourire s’est dessiné sur son visage.

– La bourriche est dans la cave en bas. Va la chercher s’il te plaît, et débouche la bouteille de Muscadet qui est dans le frigo.

Trop heureux de déguster des huîtres, Dan’iel ne s’est pas fait prier pour exécuter mes ordres. Je lui ai demandé s’il pouvait les ouvrir, car j’avais peur de me blesser. Je l’ai regardé faire. Il n’avait pas perdu la main. Je lui ai demandé si on trouvait des huîtres sur Mars ?

– Pas encore, m’a-t-il répondu, car malheureusement, l’ostréiculture ne fait pas partie des priorités de l’administration martienne.

Nous avons commencé à déguster les huîtres en silence. Je voyais bien qu’il ne fallait pas que je le dérange. Il savourait… Après en avoir avalé une demi-douzaine, il s’est essuyé la bouche avec sa serviette et il a porté son verre de Muscadet à ses lèvres. Je l’ai imité et j’en ai profité pour briser le silence.

– Raconte-moi donc un peu ton séjour sur Mars.

Dan’iel a reposé son verre, et d’une voix douce, il m’a répondu :

– Pas maintenant, Benoît. Je suis tout juste arrivé et je n’ai pas envie de retourner sur Mars ! Voici ce que je te propose. Avant de te raconter mes aventures, tu vas me parler de la Vendée, celle que tu as connue avant la Grande Extinction.

Son refus de me raconter son séjour sur Mars, m’a contrarié, mais à bien y réfléchir, ce n’était pas surprenant. Dan’iel était en vacances. Il avait envie de se vider l’esprit, ce qui signifiait oublier Mars et la mission délicate qu’il avait accomplie là-bas. Mais moi, de mon côté, je n’avais pas envie de déterrer un passé douloureux.

– Tu sais… J’ai cent-cinquante ans et mes souvenirs les plus anciens reposent à jamais au fond de ma mémoire. Il m’est impossible de les remonter à la surface.

– Benoît… Je sais que je te demande d’évoquer des souvenirs douloureux mais les témoins directs nés au vingtième siècle et qui ont survécu à la Grande Extinction, se comptent sur les doigts de la main. J’ai la chance d’être ton descendant et j’aimerais vraiment recueillir ton témoignage. Comme tous les survivants, tu n’as jamais parlé du monde d’avant. Le silence que tu gardes sur cette période est-il un choix délibéré de ta part, ou bien est-ce-que tu as conclu un pacte qui t’oblige à te taire?

– Le monde d’avant a disparu et c’est très bien comme ça. Je n’ai pas envie de contribuer à sa renaissance en libérant des souvenirs susceptibles de se transformer en métastases. Je ne veux pas mettre en péril l’harmonie de notre civilisation actuelle. La nouvelle humanité n’a pas besoin de savoir comment elle s’est comportée par le passé et ce qu’elle a été capable d’infliger à la vie sous toutes ses formes… La violence est un cancer qui ronge notre esprit. Personne ne peut y survivre. Mes souvenirs de l’ancien monde sont enkystés tout au fond de ma mémoire… Ils sont à jamais perdu. Ils vont disparaître avec moi et c’est ce que je souhaite.

Je sentais que mon esprit s’enflammait tandis que des larmes de colère brouillaient mon regard. La lave de mes souvenirs montait dans la cheminée d’un volcan qui n’allait jamais s’éteindre. Dan’iel ne disait rien. Dès que nos regard se croisaient, il baissait la tête. Je ne voulais pas penser au monde d’avant. J’avais trop peur de le réveiller. Malgré tout, j’éprouvais le besoin viscéral d’en parler. La pression était trop forte. Il fallait que le volcan de ma mémoire entre en éruption.

Dan’iel gardait le silence. Sans doute ne voulait-il pas me brusquer. Je cherchais mes mots. Je ne savais pas par quoi commencer.

– Tout ce que je peux te dire, c’est que nous vivions dans une insouciance qui n’était que le fruit de notre lâcheté collective. Personne ne voulait sacrifier son confort pour assurer un avenir à ses enfants. La protection de l’environnement était le cadet de nos soucis. Toutes les familles possédaient un ou deux moyens de déplacement à moteur thermique.

– Il n’y avait pas de transport en commun ?

– Très peu… De nos jours, Tous les transports sont effectués par des drones-lourds pour la marchandise, ou par des drones-bus pour les passagers, de sorte qu’il ne reste plus un seul centimètre carré d’asphalte. Comme tous nos déplacements sont aériens, toutes les voies de communication terrestres ont été revégétalisées. Vu du ciel, tout est vert. Mais lorsque j’étais jeune, je me souviens de la mise en service de deux autoroutes. Elles formaient une croix sur la Vendée, et nous en étions très fiers car cela signifiait le désenclavement du département et par voie de conséquence, la croissance économique.

– Tu as possédé une voiture ?

– Oui, bien sûr ! Comme tout le monde ! Mais je m’en suis débarrassé quelques années avant la Grande Extinction.

– Comment est-ce que ça a commencé ?

– La Grande Extinction ?

– Oui.

– Je n’ai pas le souvenir d’une date précise… C’est plutôt que… sans nous en rendre compte, nous avons glissé. Lorsque nous nous sommes réveillés et que nous avons pris conscience de la catastrophe, il était trop tard. Les cavaliers de l’Apocalypse étaient déjà entrés en action.

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