12. La Civilisation des Îles (1ère partie)

Imaginez un monde dépeuplé par un virus très contagieux qui provoquerait une azoospermie définitive et contre lequel seule une infime partie de l’humanité masculine serait naturellement immunisée. Au bout de ce long processus de dépopulation, il ne resterait plus qu’une dizaine de millions d’êtres humains à veiller sur les richesses de la planète et à prendre soin d’elle. Ils vivraient dispersés sur les îles et ils seraient libres de partir à l’aventure sur les continents mais ils n’auraient pas le droit d’y habiter de façon permanente. Les masses continentales et les grandes îles telles que la Grande-Bretagne ou le Groënland, seraient cédés pour toujours à la faune et à la flore qui se chargeraient lentement de recycler toute trace de notre présence passée.

Les forêts se lanceraient à la reconquête des territoires péniblement défrichés par l’homme il y a bien longtemps. Elles envahiraient lentement les grandes plaines agricoles. Les plantes pousseraient dans les moindres anfractuosités des bâtiments et des routes. Elles écarteraient les pierres, perceraient l’asphalte pour permettre à d’autres plantes de se développer et de devenir des arbres. Les feuilles mortes se décomposeraient sur place et au fil des années, elles finiraient par former une épaisse couche d’humus recouvrant les surfaces autrefois bitumées. Faute d’entretien et rongés par une végétation qui n’aurait plus d’ennemis, les bâtiments humains, aussi imposants soient-ils, finiraient par s’écrouler. Seules subsisteraient les pyramides d’Égypte parfaitement intégrées à leur environnement. La Tour Eiffel ne recevrait plus sa couche de peinture septennale. Rongée par la rouille, ce symbole phallocrate, ce sexe en érection depuis plusieurs siècles, au cœur de ce qui fut la plus belle ville du monde, finirait par s’écrouler dans un fracas assourdissant. Nous assisterions en direct à la digestion de notre civilisation par la nature. Les animaux auraient un immense terrain de jeu et pourraient se reproduire sans autre crainte que de finir dévorer par leurs prédateurs naturels. L’humanité, rassemblée sur les îles, n’empiéterait plus sur leur habitat.

La nouvelle civilisation humaine, dispersée sur les îles, formerait une fédération mondiale de petites cités comprises entre cinq cents et deux mille habitants. Ces dernières n’auraient pas le droit de fusionner entre elles. Cette nouvelle humanité auraient le souci constant de cultiver la beauté pour rendre grâce à son Créateur. Dieu n’a pas engendré un univers froid et fonctionnel, dominé par la couleur grise. Il nous a offert une nature somptueuse, un joyau dont la sublime complexité témoigne de l’amour qu’il nous porte. Dieu nous transcende. Il est au-delà des limites de notre espace-temps. Par conséquent, tant que nous sommes de ce monde, nous ne pourrons jamais le voir directement. Mais il a laissé sa trace partout dans la nature. Il suffit juste d’ouvrir les yeux. Saccager notre environnement, c’est s’attaquer à celui qui en est la source. La nature fait partie de notre espace-temps. Par conséquent, même si elle est l’œuvre de Dieu, son essence n’est pas divine. Elle assure la survie de l’humanité, mais elle est aussi fragile que cette dernière. Si nous ne prenons pas soin de la nature, elle ne pourra plus prendre soin de nous. Toute la question est de savoir si elle nous sera fidèle jusqu’au suicide ou bien si elle choisira de nous sacrifier pour pouvoir entamer son processus de régénération. Si nous ne voulons pas disparaître, il va falloir très rapidement se soumettre à elle et injecter de la beauté dans toutes nos créations, dans tous nos actes. Nous avons sacrifié ce concept sur l’autel de la fonctionnalité. Et pourtant ! Quoi de plus chaleureux qu’une maison troglodyte creusée dans la roche et parfaitement en osmose avec son environnement ? À l’inverse, quoi de plus inhumain que les grands ensembles des banlieues françaises ? La nature en a été chassée au profit du béton qui recouvre tout. Pas un arbre, pas de fleurs aux fenêtres, pas de jardins potagers. Aucune autre couleur que le gris dans toutes ses nuances, offert à une population déracinée. La beauté est absente, et la violence, qui est toujours un cri de douleur, est partout.

La civilisation insulaire à laquelle je rêve, est un idéal qui, je l’espère, finira par devenir réalité. Elle permettra à ce qu’il restera de la population humaine, de laisser la planète se régénérer et de lui demander pardon. C’est un rêve, fruit de mon esprit. En attendant l’hypothétique avènement de cette nouvelle civilisation, les enfants du béton n’ont pas d’autres choix que de déclarer l’indépendance de leurs quartiers déshumanisés avant de se lancer dans une transformation radicale de leur cadre de vie. Le cœur du problème est architectural. Qui rêve de vivre dans un environnement aussi sinistre que le quartier du Haut-du-Lièvre à Nancy ? Cela fait sans doute bien longtemps que l’animal qui a donné son nom à ces gigantesques barres d’habitation, a fui la contrée. Baptiser un quartier Les écureuils par exemple, ne va pas inciter ce charmant animal à s’y installer à demeure. Donner le nom de Balzac à une tour n’est pas la garantie qu’elle va offrir au pays, un écrivain. Et quel rapport y-a-t-il entre l’auteur de la peau de chagrin et une barre d’habitation ? Aurait-on eu l’idée saugrenue de baptiser le Stade de France Guy de Maupassant?

Tous ces attributs culturels ou écologiques choisis pour baptiser les grands ensembles sont à la limite de la provocation. La vérité est qu’il s’agit de lieux de désolation où le bonheur, plante fragile incapable de percer le béton, ne pousse pas et ne poussera jamais tant qu’un processus radical de végétalisation ne sera pas mis en œuvre. Cela veut dire planter des chênes, des bouleaux, des ormes, des charmes, mais aussi toutes sortes d’arbres fruitiers. Cela signifie laisser les plantes grimpantes recouvrir les parois en béton des barres d’habitation, transformer toutes les parcelles de verdure en jardins potagers communautaires, fleurir les balcons et les bords des chemins, peut-être même détruire le revêtement en bitume de toutes les voies. Ce Royaume du gris abandonné par la République est idéal pour expérimenter une nouvelle forme de vie en société.

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