11. Une vie entière à marcher

J’ai un souvenir très net de l’instant où j’ai pris conscience que j’existais. Cela s’est passé le jour où j’ai franchi pour la première fois, la porte de l’école. C’était le 15 septembre 1975. Je n’avais pas encore trois ans et je me demandais ce que je faisais dans cette cour avec tous ces enfants. Je me souviens d’avoir pleuré. Mais ce qui m’a le plus marqué et qui reste encore aujourd’hui gravé dans ma mémoire, c’est cette brusque impression de réveil.

De ma venue au monde jusqu’à mon premier jour d’école, il ne me reste aucun souvenir. Si, dans ce laps de temps, la mort m’avait frappé, je serais parti sans jamais avoir su que j’avais vécu. Et pourtant, durant cette période de vie sans conscience, j’ai appris à marcher. J’ai même acquis suffisamment de connaissances en français pour être capable de partager mes émotions avec les « grands ». J’ai barboté dans cet état quantique de conscience inconsciente, jusqu’au moment précis où l’on m’a poussé dans la cour de l’école. J’ai passé la journée à observer les autres enfants et à me demander si, eux aussi, savaient qu’ils existaient. Est-ce qu’ils s’étaient réveillés en même temps que moi, ou bien barbotaient-ils encore dans cet indéfinissable état que je venais de quitter ? Je me souviens que nous avions fait la sieste sur d’épais tapis de sol et qu’à cette occasion, j’étais brièvement retourné dans le néant de l’inconscience. Je me souviens du réveil… Rien n’avait bougé. Les enfants étaient toujours là. J’ai alors compris que j’étais prisonnier de la vie, et les larmes me sont venues aux yeux.

J’ai découvert la mort quelques années plus tard, tout étonné de constater qu’à la télévision, des chanteurs qui n’étaient plus de ce monde, selon les dires de mes parents, s’y produisaient quand-même! Dans ma naïveté d’enfant, je pensais que toutes les images qui passaient à la télévision étaient en direct. Si on y voyait Mike Brant chanter, alors qu’il était mort, cela signifiait que grâce à un subterfuge qui m’échappait encore, il était possible de le ressusciter le temps d’un tube. Mais cette technologie n’était que le fruit de mon imagination d’enfant. La première personne définitivement morte que j’ai vue de près, c’était mon arrière-grand-mère. Je ne me souviens même plus de son prénom. On l’appelait toujours Grand-mère des H*******. Elle est partie en janvier 1983 à l’âge de quatre-vingt-cinq ans. Moi, j’en avais dix. La veille de la sépulture, nous lui avons rendu une dernière visite. Je me souviens qu’elle avait dans les mains un chapelet. Je me suis approché lentement de ce corps étrangement immobile, et qui avait donné vie à neuf enfants. C’est en prenant le goupillon et en l’aspergeant de quelques gouttes d’eau bénite que j’ai compris qu’elle était née au ciel… Rien n’avait bougé. Son enveloppe corporelle n’était plus qu’un véhicule de chair abandonné sur le bas-côté du monde. C’était il y a trente-neuf ans et petit à petit, à mesure que celles et ceux qui l’ont connue disparaissent, Grand-mère des H******* à qui il nous arrivait de rendre visite dans sa maison de retraite toute enveloppée de tristesse, sombre dans l’oubli. Je ne possède qu’une seule photo d’elle. On dirait qu’elle a cent dix ans.

Je n’ai jamais eu peur de la mort, en tout cas pas de la mienne. Je dirais même que je l’attends non pas avec impatience mais avec une certaine curiosité. Est-ce que je serai réinitialisé et renvoyé sur Terre sans aucun souvenir de ma vie actuelle ? Si Dieu m’offrait une seconde existence, je voudrais qu’il me reprogramme en marcheur. J’aimerais passer ma vie sur la route. J’irais de village en village en empruntant les chemins, avec pour tout bagage, un sac à dos ne contenant que le strict nécessaire. J’aurais un carnet où je noterais soigneusement les lieux traversés. Je n’aurais ni compte en banque, ni sécurité sociale et surtout pas de téléphone portable. Je me débarrasserais de mes papiers d’identité, pour ne plus avoir d’existence légale. Je deviendrais une ombre intraçable née le vingt-neuf février d’une année qui ne serait pas bissextile. Je serais une anomalie temporelle totalement absente d’internet. Je ne travaillerais plus que pour avoir un peu d’argent de poche, juste ce qu’il faut pour les achats du quotidien, mais pas assez pour m’acheter des vêtements ou des chaussures de marche. On me les donnerait. Il suffit de demander poliment. Ma vie deviendrait un long chemin de randonnée, marqué par la méditation, le dépouillement, mais aussi de belles rencontres. Je serais parfois invité à partager un repas. Je raconterais ma vie sur la route, ce sentiment de liberté qui m’habiterait, les nuits à la belle étoile ou au fond d’une grange sur la paille. L’odeur de la terre après une pluie d’orage, le départ tous les matins, juste avant le lever du soleil. Je verrais les yeux de mes hôtes briller, et au moment de reprendre la route, peut-être me remercieraient-ils d’avoir bousculé leur quotidien et de leur avoir prouvé qu’on n’a pas besoin de grand-chose pour être heureux. Voilà ce à quoi je voudrais que ma vie ressemble si Dieu m’offrait une deuxième chance. Je voudrais simplement que celle-ci ait un sens et qu’elle tienne dans un sac à dos. C’est un rêve, tout comme le nouveau monde que je construis dans ma tête.

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