Chroniques terriennes – 7. L’Occident et la mort

Dans nos sociétés occidentales, toutes les morts ne se valent pas. Il y en a qui nous laissent indifférents et d’autres qui constituent un vrai traumatisme. Si vous êtes un soldat, l’idéal est de mourir au combat. Vous êtes assuré, l’espace d’une journée, d’avoir votre nom et votre photo tout en haut de la page Google News, accompagné d’un communiqué du ministère de la défense où il sera précisé que vous étiez un homme sans défaut. Vous serez décoré mais la médaille restera ici-bas, agrafée sur le drapeau qui recouvrira votre cercueil.

La mort est multiforme et nous la considérons comme acceptable seulement s’il s’agit d’un sacrifice qui nous offre la liberté. Prenons par exemple, les accidents de la route et la guerre au Mali. Depuis janvier 2013, au nom de la liberté de déplacement, vingt-six mille de nos concitoyens, qui ne demandaient qu’à continuer de vivre, ont péri dans un accident de la route. Ce nombre froid est parfaitement accepté par notre société. Ces morts sont complètement invisibles et il n’y aura jamais de monument aux victimes de la route en France. Leurs familles, à jamais traumatisées, n’ont pas le droit de se plaindre. Elles doivent accepter ce sacrifice presque rituel qui est le prix à payer pour que tous ceux qui sont encore de ce monde puissent continuer à se déplacer librement et à profiter de la vie.

Dans ce même intervalle de temps, au Sahel, l’armée française a perdu cinquante-cinq soldats. Vous trouverez leur nom, prénom, âge, grade et unité dans la wikipédia francophone. Vous trouverez tout un tas de statistiques inutiles comme par exemple, leur origine départementale ou le nombre de morts par régiment et par garnison, ce qui n’est pas la même chose. Depuis 2013, début de l’intervention au Mali, la France a perdu en moyenne sept soldats par an. C’est très peu… Et pourtant, à chaque mort, la France se pose la question de savoir si elle doit mettre fin à l’aventure et laisser les pays du Sahel se débrouiller tout seuls. Ce comportement est d’autant plus étrange que contrairement aux victimes de la route, tout le monde s’accorde à dire que c’est le devoir de tout bon soldat de se battre jusqu’au sacrifice suprême. Ça fait en quelque sorte partie du contrat. Il est difficile de dire combien de combattants ennemis ont été tués par l’armée française, des centaines, peut-être des milliers… Pardon, excusez-moi, j’aurais du écrire combien de terroristes ont été traités. L’utilisation du verbe “tuer” est proscrite. Cachez-moi cette mort que je ne saurais voir… Le combattant ennemi est toujours un terroriste, jamais un soldat, encore moins un résistant. Un terroriste, ça se traite. Vous noterez que c’est un terme que l’on réserve normalement aux animaux nuisibles. On déshumanise l’ennemi pour ne pas se dire que l’on tue un être humain. Le soldat occidental n’est plus un guerrier mais un opérateur des forces spéciales. C’est un terme emprunté à l’industrie (opérateur CN, opérateur de production, etc.)

Pire encore, on forme des télépilotes de drones, c’est-à-dire des soldats qui, quelque part en France, passeront leurs journées dans un bunker, à traiter des objectifs au joystick avant de rentrer chez eux le soir, de dîner, et d’aller border leurs enfants. À force de tuer comme dans un jeu vidéo, ces opérateurs de drones, déshumanisés, qui ne croiseront jamais le regard de leurs ennemis, deviendront fous. Leur psychisme ne pourra pas encaisser le fait que deux heures avant de prendre l’apéro avec des amis, ils lâchaient un missile sur un pick-up rempli de combattants ennemis. L’homme occidental n’ose plus regarder la mort en face. Il fanfaronne en jurant ses grands dieux qu’il est prêt à mourir pour le drapeau, mais l’amour de la patrie ne remplacera jamais la foi en Dieu et en la vie éternelle. La mort est taboue parce que dans nos sociétés européennes, elle est de plus en plus considérée comme une séparation définitive, une inconcevable néantisation de l’esprit.

J’ai grandi dans une petite commune vendéenne qui compte deux églises. La plus ancienne est une église romane du XIIe siècle à laquelle est accolée le cimetière municipal. De l’autre côté de la rue, il y a le stade de foot, et dans ma jeunesse (j’ignore si c’est encore le cas aujourd’hui). il y avait aussi le foyer des jeunes déversant tous les samedis soirs ses décibels. Les mobylettes “trafiquées” pétaradaient sans perturber le sommeil éternel de celles et ceux qui avaient rejoint leur dernière demeure. Le cimetière se trouvait et se trouve toujours au cœur du village. Sa population de cadavres décomposés ou en décomposition rappelle aux générations les plus jeunes, que la mort fait partie de la vie, qu’elle est naturelle.

Mais aujourd’hui, lorsqu’un nouveau cimetière doit être aménagé, aucune municipalité n’a l’idée saugrenue de proposer à ses administrés de l’implanter au cœur de la cité, c’est-à-dire au milieu des vivants. Ceinturés d’une haie de cyprès pour soustraire les tombes à notre regard, les cimetières se trouvent bien à l’écart des dernières habitations. Enveloppés de silence, ce ne sont plus des lieux qui nous invitent à l’humilité en nous rappelant que nous ne sommes que de passage. Non… Ce sont de véritables décharges humaines.

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