Il y a près de dix ans, je me souviens avoir visionné un documentaire très intéressant sur les moines de la Grande Chartreuse. Réalisé par Philipp Gröning, un Allemand, Le grand silence nous transporte dans un lieu de réclusion volontaire, où le quotidien est rythmé par la contemplation. Très attachés à leur solitude, les moines prient dans leur cellule. Les journées et les nuits sont toutefois ponctuées de cérémonies à la chapelle, où alternent chants grégoriens et lectures des textes sacrés. Une fois par semaine, lors d’une promenade commune appelée spaciement, ils sont autorisés à parler. Ce documentaire est fascinant car la vie des ces moines silencieux semble se dérouler hors du temps. Il faut savoir que Philipp Gröning, le réalisateur, a demandé une autorisation de tournage en 1984. Il a reçu une réponse positive seize ans plus tard…

Ces hommes de foi qui respectent la règle de Saint Bruno ont fait le choix radical de se retirer du temps. À l’intérieur du monastère, dans les limites de ce qu’ils appellent la clôture, la dimension temporelle a laissé place à une bulle d’éternité. J’ignore si, grâce à la contemplation, la Grande Chartreuse est un lieu propice à l’établissement d’un dialogue intime avec Dieu, mais ce qui me frappe, c’est le fait que depuis des siècles, le temps ne parvient pas à modifier les rituels et les activités quotidiennes de ces moines. Je me demande si pour eux, le temps s’écoule à la même vitesse que pour nous. Tous leurs gestes sont empreints de lenteur. Toutes les actions de la vie quotidienne semblent être accomplies dans un état de pleine conscience. Le temps semblent couler plus lentement et le fait que depuis la création de l’ordre, presque rien n’a changé, nous donne le sentiment que le passé et le futur se confondent. Ils s’amalgament pour créer une bulle d’éternité. Dieu s’est fait homme et les moines contemplatifs mettent tout en œuvre pour se faire Dieu, c’est-à-dire pour être à son image. C’est un choix de vie radical mais qu’ils ont fait librement et auquel ils sont libres de renoncer à tout instant.

Il existe d’autres hommes qui vivent dans une solitude extrême. Totalement coupés de la société et même de la nature, ils sont enfermés vingt-trois heures sur vingt-quatre dans une minuscule cellule sans fenêtre et sans lumière naturelle. Une heure par jour, ils sont autorisés à se dégourdir les jambes dans un puits en béton de cinq mètres de longueur, trois de large et environ quatre mètres de profondeur. Cette structure est ouverte sur le ciel. Ces hommes ne sont pas des moines mais des prisonniers incarcérés au SHU (Security Housing Unit), l’unité d’isolement de la prison d’état de Pelican Bay en Californie.

Ce régime extrême est considéré comme une forme de torture. Certains prisonniers n’ont pas vu un seul arbre depuis plus de dix ans. L’absence de lumière naturelle, l’isolement total provoque chez nombre d’entre eux des troubles psychiques très graves. Les plus fragiles sombrent dans la folie. Ils passent leur journées à se balancer d’avant en arrière jusqu’à ce que leur âme se débranche et qu’ils s’éteignent.

Ceux qui, dotés d’un psychisme plus solide, réussissent à s’adapter, n’ont aucune perspective de libération. Ils ignorent s’ils retrouveront un jour, un régime carcéral normal. Ils ne peuvent parler à personne. Ils échangent juste quelques mots avec les gardiens qui leur livrent trois fois par jour des plateaux repas. Les prisonniers mangent avec les doigts car les couverts sont interdits.

Ces hommes sont complètement enlisés dans l’instant présent. Sans activité et sans stimuli, les journées se suivent et se ressemblent. Ils ne sont pas capables de se projeter dans le futur car ils n’en ont plus. L’insaisissable instant présent devient leur ultime horizon. Il sont prisonniers non pas de l’éternité, mais d’une boucle temporelle codée pour ne jamais prendre fin. Cette construction informatique est semblable à celle-ci :

Tant que 0 est inférieur à 1, que la souffrance t’accompagne… 

La condition est toujours vraie… Ce temps qui se répète à l’infini, ce n’est pas le carpe diem qui nous invite à profiter de l’instant présent et des petits bonheurs qu’il nous offre, c’est la définition même de l’Enfer, c’est-à-dire le royaume du temps qui ne s’écoule pas. Les prisonniers de la prison de Pelican Bay ne sont plus vraiment vivants mais pas encore morts. Ils ont perdu tout espoir de rédemption.

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