La mort marque l’instant précis où un être vivant n’est définitivement plus en mesure d’assurer l’équilibre de ses fonctions physiologiques. Dans notre espace-temps, cette rupture entropique provoque chez l’organisme en question, un effondrement brutal de son architecture biologique et une extinction immédiate de sa conscience.

D’un point de vue médical, la mort est l’arrêt irréversible de l’activité cérébrale. Par conséquent, un cœur qui cesse de battre n’est pas synonyme de mort. Une conscience altérée ou abolie ne l’est pas non plus. Le sommeil est une perte de conscience qui n’est pas mortelle. Depuis 1967, date de la première transplantation cardiaque, il est tout à fait possible de remplacer un cœur. Cette opération n’altère ni l’activité cérébrale, ni la personnalité du patient qui en bénéficie. En revanche, si la science était capable de transplanter un cerveau, elle tuerait le receveur puisqu’elle lui offrirait une autre conscience avec d’autres souvenirs. En fait, dans l’éventualité où cette opération serait réalisable, les rôles seraient inversés. Le donneur se transformerait en receveur. Au réveil, en plus d’un nouveau corps, il retrouverait sa conscience et ses souvenirs. Cela signifie que nous pouvons seulement transplanter des corps, mais pas des cerveaux. Donner un nouveau cerveau à un être humain, c’est le condamner à mort. Pourquoi ? Parce que le rapport à l’existence est intimement lié à la conscience bien sûr, mais aussi à la mémoire, faculté qui permet de situer les événements sur la flèche du temps passé et de se projeter dans le temps futur. Sans la mémoire, la conscience serait comparable à un disque dur détruisant ses données juste après les avoir enregistrées ! La mémoire, c’est la vie. Même les virus en possèdent une. Nous avons le sentiment d’être en vie car notre conscience est capable de stocker le passé dans une mémoire persistante, laquelle est accessible à partir du présent. Nous nous connectons à la dimension du temps grâce à la mémoire. Une personne frappée d’amnésie est toujours vivante biologiquement, mais s’il ne lui reste plus aucun souvenir, elle est morte.

Maintenant, imaginons qu’un jour, les progrès de la science nous autorisent à faire une sauvegarde de notre conscience et de notre ADN sur un support de stockage externe. Sait-on jamais… Une puce implantée dans notre cerveau effectuera tous les jours un backup de notre système sur deux disques durs. Ces derniers seront conservés dans des bunkers ultrasécurisés situés sur le continent antarctique et sur la planète Mars. À l’âge de trente ans, notre conscience sera transférée dans le cerveau vierge d’un corps de vingt ans codé et cultivé en laboratoire grâce à notre sauvegarde ADN. Nous aurons des capacités cérébrales de plus en plus développées dans une enveloppe corporelle qui, elle par contre, ne dépassera jamais les trente ans. En cas d’accident grave entrainant une incapacité permanente ou, dans le pire des cas, le décès, nos sauvegardes nous permettront de recouvrer toutes nos facultés. Bien que morts, nous serons en mesure de revenir à la vie. Mais cela n’est pas synonyme de résurrection, et nous ne pourrons toujours pas savoir ce qui se cache derrière la frontière de l’au-delà, car la sauvegarde qui nous permettra de revivre, aura été faite avant de mourir. Tant que la nature de l’âme échappera à notre science, l’observation directe de la mort à partir de notre espace-temps nous sera interdite. Si nous étions capables de faire des sauvegardes et des transplantations de conscience, nous pourrions indéfiniment repousser la mort mais indéfini n’est pas synonyme d’infini ! Cette succession de backups ne nous permettrait pas de nous extraire de notre prison spatiotemporelle… Nous n’aurions plus besoin de faire des enfants. Ce serait une humanité de trentenaires, complètement figée, doté d’une expérience toujours plus riche mais incapable de s’émerveiller et de se poser des questions pleines de naïveté sur l’univers. Ce serait un monde qui pourrait se passer de Dieu mais qui n’échapperait pas à l’enfer, car la vie sans sa fragilité qui la rend si précieuse, perdrait toute saveur.

La vie, c’est la capacité à conserver l’équilibre dans un état de perpétuelle instabilité qu’on appelle le présent. Être en vie, c’est marcher sur le fil ténu de l’instant présent. Lorsque l’équilibre est rompu, nous tombons dans le passé, et au terme de notre chûte, c’est la mort qui nous accueille dans ses bras. Mourir, c’est sombrer dans un lieu, le passé, qui fut brièvement le nôtre lorsqu’il était notre présent. Quand on meurt, on glisse définitivement dans le passé et le présent devient inaccessible. Si nous sommes en vie, c’est parce que nous parvenons à conserver l’équilibre entre le passé et le futur. Pourquoi avons-nous besoin de boire et manger, d’aller aux toilettes, de dormir ? Pourquoi devons-nous respirer ? Eh bien parce que nous sommes des déséquilibrés… Or, pour compenser ce déséquilibre et continuer notre numéro de funambule, nous n’avons pas d’autre choix que de trouver des sources d’énergie externes. Ce sont l’air, l’eau, la nourriture et le sommeil qui nous permettent de tarer correctement la balance de la vie. Si mes explications vous paraissent obscures, arrêtez de respirer. Dans trois minutes, ça deviendra plus clair dans votre esprit…

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