Twitter, marigot de la pensée étriquée

Twitter, c’est comme la cigarette. Pour y renoncer définitivement, il faut s’y reprendre à plusieurs fois. Hier, j’ai fermé mon compte et j’espère bien que cette fois-ci, ce sera la bonne. Certes, Twitter apporte un surplus de visibilité. Mais le problème, c’est que je suis quelqu’un qui se laisse gouverner par ses émotions. Je ne peux donc pas m’empêcher de répondre d’une manière pas toujours urbaine à des adversaires qui, évidemment ne partagent pas ma vision du monde, ma Weltanschauung, comme disent les Allemands. Parfois, je l’avoue, je me transforme en troll le temps d’une pique assassine avant de regretter mon comportement, de jurer qu’on ne m’y reprendra pas… pour recommencer trois jours plus tard. Twitter, c’est une drogue qui dissout la raison, un marigot de pensées en putréfaction.

Prenons par exemple Bernard Pivot, ancien président de l’Académie Goncourt et ancien présentateur de l’émission Bouillon de culture, un fin lettré s’il en est. Lisez ses tweets, et vous allez vite vous rendre compte qu’aujourd’hui, il ne reste plus qu’un bouillon bien gras…

Un seul exemple mais les autres sont du même acabit de toute façon:

Hi! Hi! Hi! hi! Hi! Il a  mangé un clown! Mais ce pauvre Bernard n’est pas le seul spécimen dans son genre, loin de là. Sur cette plateforme, on croise des universitaires, des historiens, des docteurs, des avocats, des politiques qui, le temps d’un tweet, se transforment en piliers de comptoir. C’est triste… Et croyez bien que je regrette d’avoir pris part à ce cirque, certes très modestement, mais tout de même!

Pourquoi est-ce que le titre de l’article parle de pensée étriquée? Eh bien parce qu’à mon avis, le cœur du problème se situe dans le fait que chaque tweet est limité à 280 caractères. Il n’est donc pas question de développer une pensée toute en nuances. Il est ici question d’aller à l’essentiel, en choisissant des mots bruts de décoffrage. Les bas-reliefs ciselés d’une pensée très élaborée n’ont pas leur place dans cette architecture dialectique postmoderne. Vous êtes priés d’être direct dans l’expression de votre pensée. Surtout pas de nuances! Or, qu’on le veuille ou non, entre le Vantablack et le Spectralon, il y a autant de nuances de gris qu’il existe d’êtres humains. La conséquence de cette restriction à 280 caractères, est un appauvrissement intellectuel évident, et cela me semble très grave.

Prenons le sujet polémique du moment, en l’occurrence le projet de loi déposé par le groupe rigologiste pour interdire le serbouinage à la persiflette. Dieu sait si c’est un thème qu’il faut éviter d’aborder lors d’un repas de famille, si on ne veut pas que celui-ci se termine en bagarre générale. Le sujet est particulièrement sensible, notamment dans le département de la Gueuze-Inférieure où cette pratique revêt un caractère presque sacrée. Donc, il existe des gens, en général Gueuzois, qui défendent becs et ongles le serbouinage parce qu’ils ne peuvent pas se résoudre à voir leur modèle social pluriséculaire disparaitre. Après tout, c’est leur droit. Nous sommes en démocratie et nous sommes encore dans le cadre légal de l’expression d’une opinion. Pour ces gens-là, un tweet suffit largement à exprimer le fond de leur pensée:

Interdire le serbouinage?? Sérieusement, les rigolos de kermesse … Une bonne guerre, ça vous remettrait les idées en place!

125 caractères… Pas de problème, ça tient largement. De l’autre côté, chez les rigologistes, on peut trouver ce genre de pensée fulgurante:

C’é dingue qu’il y en a qui serbouine encore dans se pays , sans qu’on fait rien pour les n’empêché. Se monde me dégoute, j’ai envie de mourire.

145 caractères… Là encore, il y a de la marge pour une réflexion plus approfondie.

Certes, le serbouinage est une coutume controversée, surtout lorsqu’il est pratiqué à la persiflette mais tout n’est pas blanc et noir. Il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Le monde est bien plus complexe que cette représentation manichéenne. C’est d’ailleurs ce que la sociologue Marie-Glutène Senticule s’est efforcée de démontrer dans un livre de près de 800 pages intitulé : Le serbouinage en Gueuze-Inférieure, enjeu de survie sociale (paru aux éditions Brûle-Verrue).

Sur les conseils de son éditeur, Marie-Glutène Senticule a ouvert un compte Twitter. Elle n’a écrit qu’un seul tweet dont le choix des mots a nécessité plusieurs jours de réflexion. Ce n’est pas simple de compresser un pavé de 800 pages dans un tweet de 280 caractères. En guise de remerciement pour ses efforts didactiques, elle a reçu une innombrable quantité de tweets insultants et de menaces de mort provenant des deux camps! Aussi bien de la part de Gueuzois radicalisés fous de rage à l’idée qu’on puisse envisager une réforme du serbouinage, que d’ultrarigologistes incapables d’accepter la moindre divergence d’opinions. Elle a fermé bien vite son compte avant de se réfugier à l’ambassade de Corée-du-Nord.

La brillante philosophe Sylviane Agacinski, elle non plus, n’ a pas de compte Twitter, contrairement à celles et ceux qui l’ont empêchée de s’exprimer à l’Université de Bordeaux-Montaigne, l’année dernière…

Source de l’image illustrant l’article: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nile_crocodile_head.jpg

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