Nous sommes tous des Nauruans

Avez-vous déjà entendu parler de l’île de Nauru. Ce tout petit pays qui compte à peine dix mille habitants, a obtenu son indépendance en 1968. C’est la plus petite république du monde. Très isolé, ce territoire de 21 km² (un peu plus petit que L’Île-d’Yeu!) est situé à quarante-deux kilomètres au sud de l’équateur. Dans les années 70-80, figurez-vous que c’était le deuxième pays le plus riche du monde rapporté au nombre d’habitants.

Aujourd’hui, c’est le premier pays au monde à expérimenter un effondrement total de ses structures étatiques, économiques, sociétales et même environnementales! À moins d’une intervention divine, ce pays va sans doute disparaître.

Le malheur de cette nation porte un nom: phosphate. Veuillez pardonner mon langage un peu fleuri mais Nauru est une île de merde et paradoxalement, c’est ce qui a fait sa richesse. Je m’explique: Pendant des siècles, les oiseaux marins ont déversé sur ce territoire, leurs excréments. Ça s’appelle du guano. Celui-ci s’est accumulé sur plusieurs mètres et a engendré un phosphate d’une grande pureté.

Les réserves de Nauru étaient gigantesques. L’exploitation a commencé et très vite, les navires phosphatiers bouchonnaient à l’entrée du port! 1974 a été l’année de tous les records. L’argent coulait à flot. Les natifs n’avaient plus besoin de travailler. Les seuls qui continuaient à le faire étaient les immigrés chinois venus se charger des tâches qu’aucun Nauruan ne voulait plus accomplir. Lorsqu’une société de consommation considère que le ramassage des ordures ménagères n’est plus l’apanage de tout un chacun mais un métier qui n’a aucune valeur, alors elle se charge d’importer bien vite des réfugiés. C’est comme cela que le monde fonctionne.

Nauru était donc devenu immensément riche. Pas d’impôts sur le revenu. Aucune taxe! Tout était gratuit, l’eau, l’electricité, les téléviseurs qui équipaient chaque pièce, les études à l’étranger pour celles et ceux qui avaient encore le courage d’en poursuivre. D’une certaine manière, on pouvait dire que l’argent était gratuit! Il n’y a qu’une seule route sur l’île. Il faut quinze minutes pour la parcourir. Pourtant, toutes les familles possédaient plusieurs voitures. Lorsqu’un Nauruan était victime d’un abominable coup du sort, tel qu’une crevaison par exemple, il ne changeait pas la roue… Il abandonnait tout simplement la voiture sur le bas-côté et il en commandait une autre (Je veux dire une autre voiture, pas une roue!). Toute la nourriture était importée. Personne ne jardinait ou ne pêchait. Les familles nauruanes passaient leurs journées à s’abrutir devant la télé. Avachis sur leurs canapés, ils grignotaient, ils grignotaient… et ils grossissaient faisant de Nauru le pays le plus lourd de la planète rapporté bien sûr au nombre d’habitants.

«Les gens entraient dans un magasin, achetaient quelques vêtements, payaient avec un billet de 50 $ sans reprendre la monnaie. Ils utilisaient l’argent comme papier toilette.»

Manoa Tongamalo

Le résultat de cette société de l’hyperconsommation? Une catastrophe absolue, une décadence pire que celle qui a frappé l’Empire Romain. Lorsque dans les années 90, les réserves de phosphate se sont taries, tout s’est écroulé. L’argent ne rentrait plus dans les caisses du mini-état et les Nauruans se sont retrouvés complètement désemparés. Ils avaient perdu le goût du travail et le savoir-faire qui va avec. Ils ne savaient plus ni pêcher ni jardiner. Diabétiques pour la plupart, et frappés d’obésité morbide, ils n’étaient plus capables de subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. Tous les établissements bancaires ont mis la clé sous la porte. Seul le cash est utilisé. Le salaire mensuel du président de la république est de 200 €.

L’île a été placée sous perfusion par l’Australie. Dans les années 2000, l’ancienne puissance de tutelle lui octroya une aide financière importante. En contrepartie, Nauru accepta l’ouverture d’un camp de concentration construit et géré par l’Australie, pour y parquer les clandestins qui avaient tenté d’accoster sur son territoire. Les Australiens ont eu la bonne idée de baptiser ce programme, la solution du Pacifique. C’est vrai que ça sonne mieux que solution finale. Le mot «Pacifique», ça donne tout de suite un petit côté vahiné, colliers à fleurs, cocotiers sous les tropiques, qu’on ne retrouve pas forcément dans le concept nazi.

Le camp a fermé avant de réouvrir quelques années plus tard. Voici un lien vers un article qui vous montre ce qu’un pays occidental moderne, l’Australie en l’occurrence, est capable d’infliger à d’autres êtres humains au nom d’une morale humanitaire à géométrie variable. Âmes sensibles s’abstenir. On y évoque le sort d’enfants qui préfèrent s’asperger d’essence et craquer une allumette plutôt que de continuer à vivre sur Nauru. Aujourd’hui, c’est toute l’Australie qui brûle, comme si une force mystérieuse se vengeait…

L’île doit faire face également à une catastrophe écologique irréparable puisque le paysage a été dévasté par l’exploitation du phosphate. À l’intérieur de l’île, la forêt autrefois luxuriante a laissé place à un désert de pitons coralliens stériles. Il n’y a plus de terre. Celle ci a été emportée par l’exploitation minière ou le ravinement. On trouve d’immenses décharges de voitures mélangées à d’autres produits de consommation, vestiges d’une société déboussolée par le matérialisme et l’argent, une société où tout s’achetait et se jetait.

«Si seulement nous n’avions jamais découvert ce phosphate. Si seulement Nauru pouvait redevenir comme avant. Lorsque j’étais enfant, c’était si joli. Il y avait des arbres. C’était vert partout (…) Maintenant, je vois ce qui s’est passé et ça me donne envie de pleurer.»

James Aingimea

Quant à l’office du tourisme local, il n’est pas débordé puisqu’on recense en moyenne deux cents visiteurs par an. Qui voudrait venir dans un pays où les plages sont jonchées de détritus et qui ressemble à l’univers de Mad Max.

Même s’il reste encore une lueur d’espoir et que la population commence à réagir, il est fort probable que cette minuscule nation disparaisse car l’île est sans doute au-delà du point de non-retour. Toutes les ressources naturelles sont épuisées et il n’y a même plus de terre pour faire pousser quoi que ce soit, sauf sur une étroite bande côtière de 300 mètres de large qui risque d’être submergée par la montée des eaux.

Mais dans leur malheur, les Nauruans ont de la chance. Si leur île devient inhabitable, ils pourront toujours trouver refuge dans un autre pays disposé à les accueillir au nom de la morale, de la tolérance et de la collecte des ordures ménagères, tout ça machin… L’Australie par exemple?

De toute manière, l’exode des Nauruans risque d’être de courte durée car le destin tragique qui a frappé cette société insulaire est le même que celui qui va bientôt frapper toute une planète, la nôtre en l’occurrence. À un détail près: Nous n’avons pas de voisins susceptibles de nous porter secours et de nous accorder l’asile. Nous vivons sur une île perdue au beau milieu d’un océan infranchissable en l’état actuel de notre technologie.

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