Twitter, marigot de la pensée étriquée

Bonjour à toutes et à tous,

La semaine dernière, j’ai pris une décision douloureuse. Je me suis résolu à fermer mon compte Twitter que j’avais créé en 2014. Finalement, je ne regrette pas. Je l’avais pensé au départ comme un simple relais pour les articles que j’écris régulièrement car il faut bien reconnaître que Twitter apporte un surplus de visibilité. Mais le problème, c’est que depuis quelques temps, je ne pouvais pas m’empêcher de répondre d’une manière pas toujours urbaine à quelque détracteur dont je ne partageais pas le point de vue. Parfois, je l’avoue, je me transformais en troll le temps d’une pique assassine avant de regretter mon comportement, de jurer qu’on ne m’y reprendrait pas… pour recommencer trois jours plus tard. Je consultais Twitter tous les jours et sans m’en rendre compte, j’ai développé clairement une forme de dépendance.

J’ai tout de même fini par me poser des questions sur ce site de microbloggage, véritable marigot de toutes les médiocrités humaines. Je me suis demandé pourquoi Twitter transformait un Bernard Pivot en Jean-Marie Bigard, le talent en moins.

Je rappelle que Bernard Pivot est l’actuel président de l’Académie Goncourt et l’ancien présentateur de l’émission Bouillon de culture. Lisez ses tweets, et vous allez vite vous rendre compte qu’aujourd’hui, il ne reste que le bouillon….

Un seul exemple mais les autres sont du même acabit de toute façon :

Hi! Hi! Hi! hi! Hi! Il a  mangé un clown!

Et ce pauvre Bernard n’est pas le seul spécimen dans son genre, loin de là. Sur cette plateforme, on croise des universitaires, des historiens, des docteurs, des avocats, des politiques qui, le temps d’un tweet, se transforment en piliers de comptoir. C’est triste… Et croyez bien que je regrette d’avoir pris part à ce cirque, certes très modestement, mais tout de même!

Pourquoi est-ce que le titre de l’article parle de pensée étriquée? Eh bien parce qu’à mon avis, le cœur du problème se situe dans le fait que chaque tweet est limité à 280 caractères. Il n’est donc pas question de développer une pensée toute en nuances. Il est ici question d’aller à l’essentiel, en choisissant des mots bruts de décoffrage. Les bas-reliefs ciselés d’une pensée très élaborée n’ont pas leur place dans cette architecture dialectique postmoderne. Vous êtes priés d’être direct dans l’expression de votre pensée. Surtout pas de nuances! Or, qu’on le veuille ou non, entre le Vantablack et le Spectralon, il y a autant de nuances de gris qu’il existe d’êtres humains. La conséquence de cette restriction à 280 caractères, est un appauvrissement intellectuel évident, et cela me semble très grave.

Prenons le sujet polémique du moment, en l’occurrence le projet de loi déposé par le groupe rigologiste pour interdire le serbouinage à la persiflette. Dieu sait si c’est un thème qu’il faut éviter d’aborder lors d’un repas de famille, si on ne veut pas que celui-ci se termine en bagarre générale. Le sujet est particulièrement sensible, notamment dans le département de la Gueuze-Inférieure où cette pratique revêt un caractère presque sacrée. Donc, il existe des gens, en général Gueuzois, qui défendent becs et ongles le serbouinage parce qu’ils ne peuvent pas se résoudre à voir leur modèle social pluriséculaire disparaître. Après tout, c’est leur droit. Nous sommes en démocratie et nous sommes encore dans le cadre légal de l’expression d’une opinion. Pour ces gens-là, un tweet est largement suffisant pour exprimer le fond de leur pensée:

Interdire le serbouinage?? Sérieusement, les rigolos de kermesse … Une bonne guerre, ça vous remettrait les idées en place!

125 caractères… Pas de problème, ça tient largement.

De l’autre côté, chez les rigologistes, on peut trouver ce genre de pensée fulgurante:

C’é dingue qu’il y en a qui serbouine encore dans se pays , sans qu’on fait rien pour les n’empêché. Se monde me dégoute, j’ai envie de mourire.

145 caractères… Là encore, il y a de la marge pour une réflexion plus approfondie.

Certes, le serbouinage est une coutume controversée, surtout lorsqu’il est pratiqué à la persiflette mais tout n’est pas blanc et noir. Il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Le monde est bien plus complexe que cette représentation manichéenne. C’est d’ailleurs ce que la sociologue Jobrielle Frénégonde s’est efforcée de démontrer dans un livre de près de 800 pages intitulé : Le serbouinage en Gueuze-Inférieure, enjeu de survie sociale (paru aux éditions Ruticule).

Sur les conseils de son éditeur, Jobrielle Frénégonde a ouvert un compte Twitter. Elle n’a écrit qu’un seul tweet dont le choix des mots a nécessité plusieurs jours de réflexion . Ce n’est pas simple de compresser un pavé de 800 pages dans un tweet de 280 caractères. En guise de remerciement pour ses efforts didactiques, elle a reçu une innombrable quantité de tweets insultants et de menaces de mort provenant des deux camps! Aussi bien de la part de Gueuzois radicalisés fous de rage à l’idée qu’on puisse envisager une réforme du serbouinage, que d’ultrarigologistes incapables d’accepter la moindre divergence d’opinions. Elle a fermé bien vite son compte avant de se réfugier à l’ambassade de Corée-du-Nord.

La brillante philosophe Sylviane Agacinski, elle non plus, n’ a pas de compte Twitter, contrairement à celles et ceux qui l’ont empêchée de s’exprimer à l’Université de Bordeaux-Montaigne…

Source de l’image :

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nile_crocodile_head.jpg

 

3 commentaires sur “Twitter, marigot de la pensée étriquée

  1. La démonstration est faîte!
    Merci pour cet article qui, à mon sens, est une petite perle d’humour et d’écriture.
    Au plaisir de vous relire.

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