Algérie-France, l’interminable guerre

Bonjour,

Il y a quelques semaines, aux hasards de mes pérégrinations sur Youtube, je suis tombé sur un excellent documentaire de Gabriel le Bomin et Benjamin Stora intitulé Guerre d’Algérie: la déchirure. Il relate l’histoire de ce conflit effroyable qui a duré huit longues années et dont les plaies, des deux côtés de la Méditerranée, ne sont toujours pas refermées. Qui d’autre que Kad Merad pouvait mieux se charger du récit? Cet acteur franco-algérien que j’aime beaucoup, est imprégné des deux cultures. Il était donc tout désigné pour prêter sa voix à ce documentaire exceptionnel.

J’ai grandi au cœur du Bocage vendéen et, enfant, je me souviens d’avoir joué à la guerre. C’était au tout début des années 80. Nous n’avions pas de console de jeux à cette époque. Nous étions déjà trop heureux d’avoir des sabots et de ne pas marcher pieds-nus dans la neige pour aller à l’école. Par conséquent, nous n’avions pas d’autres choix que de jouer aux billes où à la guerre. Un jour, j’étais un cowboy, le lendemain un indien. La guerre n’était qu’un jeu. Certes, on croisait encore des anciens combattants de la première guerre mondiale, tout auréolés de leur victoire et auxquels parfois, il manquait une jambe. Mais pour nous, la guerre était inoffensive. Tous les ans, après la kermesse des écoles, on voyait fleurir dans le « bourg », des pistolets à eau  ou à rouleaux d’amorces.

Dans ce monde de l’enfance à jamais disparu, lorsqu’un ennemi nous tirait dessus, on était mort et on s’écroulait sur le sol dans un hurlement de douleur théatral. Mais après quelques secondes, on ressuscitait avant de se lancer dans un grand éclat de rire, à la poursuite de celui qui venait juste de nous tuer. La guerre n’était qu’un jeu où la France gagnait toujours et où l’Allemagne se faisait toujours bananer. Un jour, il m’a semblé tout naturel de demander à des « grands »:

 » C’est qui qu’a gagné la guerre d’Algérie ? « 

Je me souviens très bien avoir posé cette question et même si ça n’a duré que quelques secondes, je me souviens très bien du silence gêné qui s’est installé avant que j’obtienne cette réponse lapidaire :

« Personne! »

Ce mot a définitivement mis un terme à ma curiosité. La guerre d’Algérie était donc un conflit que personne n’avait gagné. Je remarquai également que le monument aux morts de ma commune ne portait aucun nom relatif à la guerre d’Algérie. Il était gravé de trente-six noms de poilus tombés pendant la première guerre mondiale, de six noms de soldats tués pendant la seconde guerre mondiale. Mais la guerre d’Algérie n’avait tué personne…  Il ne s’agissait sans doute que d’un grand jeu.

Les anciens combattants des deux conflits mondiaux racontaient volontiers leur expérience au front ou dans un camp de prisonniers en Allemagne. Par contre, je n’ai jamais entendu quelqu’un me raconter sa guerre d’Algérie… J’ai fini par me désintéresser totalement de ce conflit invisible qui n’avait pas l’air d’avoir traumatisé beaucoup de monde. Tout comme les guerres de Vendée, que ce soit au collège ou au lycée, je ne me souviens pas avoir étudié cette période en cours d’histoire…

Mais en regardant ce long documentaire de Gabriel Le Bomin et Benjamin Stora, j’ai découvert que la colonisation française de  ce territoire a débuté en 1830, après une guerre contre les troupes de la Régence d’Alger. Petit à petit, un apartheid insidieux s’installa, conférant aux populations musulmanes un statut de dhimmi incompatible avec la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, tandis que les juifs et les populations européennes, originaires de France mais aussi d’Italie, de Malte et d’Espagne, jouissaient da la pleine et entière citoyenneté française. Le crépuscule de ce régime prônant sans le dire, un développement séparé, fut la guerre d’Algérie, officiellement une opération de maintien de l’ordre qui, outre l’apparition du treillis léopard pour les troupes d’élite parachutistes, a vu l’usage du napalm contre les civils, des exécutions sommaires, de la torture à grande échelle,  ainsi que l’emploi d’hélicoptères armés pour mener des raids contre les combattants algériens. Cette utilisation révolutionnaire de l’hélicoptère, transformé en aéronef de combat, fut repris par les américains qui l’employèrent à grande échelle au Vietnam.

Loin d’être un jeu, la guerre d’Algérie fut un conflit où la France s’est enlisée dans son orgueil de nation civilisatrice, fille aînée de la Déesse des droits de l’homme. La quatrième République a fini par sombrer et le Général de Gaulle fut appelé à la rescousse. Je n’ai pas le sentiment que ce dernier ait cru un seul instant qu’une Algérie intégrée à la France, était viable. Il savait dès le début que tout ceci se solderait par l’indépendance. La volonté d’un peuple qui développe une respiration collective est toujours plus forte que les balles des fusils d’assaut. La torture, les exécutions sommaires ont jeté des millions d’algériens dans les bras de la résistance armée. Lorsqu’on est sûr de la légitimité de son combat, rien ne peut vous arrêter. À contrario, lorsque le doute s’installe, alors la défaite est inéluctable.

Le crime de De Gaulle n’est pas d’avoir accepté l’indépendance de l’Algérie. Il est de ne pas avoir mis un terme à une guerre cruelle et qu’il savait en son for intérieur, inutile. Son crime est d’avoir continué à envoyer des dizaines de milliers d’appelés du contingent, arrachés à leur bocage, à leur côte, à leur vallée ou bien à leur quartier. Ces derniers ont sans doute été les témoins bien malgré eux, d’exactions qui continuent de hanter leur sommeil. Certes, l’armée française a toujours occupé le terrain et elle a eu le sentiment de ne pas avoir perdu le conflit mais tout cela fut au prix de méthodes déshonorantes et d’une grande cruauté. La guerre n’est qu’un instrument qui sert à atteindre un but politique. Celui des combattants algériens était l’indépendance du pays, et l’abolition du développement séparé.  Malgré une indéniable infériorité opérationnelle, cet objectif a été atteint entérinant la défaite de la patrie des droits de l’homme.

Le crime de la résistance algérienne est d’avoir fondé une nation culturellement monolythique, dominée par l’Islam et de s’être amputée d’une partie de sa population, les Européens et les Juifs, nés sur cette terre et qui, par conséquent avaient le droit d’y rester. À l’instar de l’Afrique du Sud, l’Algérie aurait pu devenir une nation arc-en-ciel, dynamique et pleine de vie. Elle avait tout pour cela… Une société multiculturelle composés d’arabes, de berbères, d’européens, de juifs… Il lui manquait juste une figure semblable à Nelson Mandela pour amorcer un travail de pardon et de réconciliation. Mais cet homme providentiel ne se trouvait ni dans les Aurès ni dans les quartiers européens d’Alger ou de Constantine, si bien que des deux côtés de la Méditerranée, c’est la rancœur qui a prospéré sur le terreau du déni. Entre la signature du cessez-le-feu et l’indépendance, ce sont plus d’un million d’européens d’Algérie qui se résignèrent à prendre le chemin de l’exil, fuyant les éventuelles représailles de la population musulmane, après le déchaînement de violence aveugle perpétré par l’OAS… De nos jours, à côté d’une forte communauté algérienne musulmane, on trouve également une importante communauté pied-noir, les rapatriés européens d’Algérie, victimes à leur arrivée, d’un racisme de la part des métropolitains qui ne leur pardonnaient pas cette sale guerre. Mais contre toute attente, ces pieds-noirs se sont parfaitement intégrés au creuset français et ont contribué à dynamiser des villes du Sud de la France auparavant endormies. Je reste persuadé que les dirigeants du FLN, pères de l’indépendance, ont fait une erreur en ne retenant pas cette population et en ne leur garantissant pas une place dans la nouvelle Algérie. Mais c’est un débat très compliqué et passionnel. On marche sur des charbons ardents.

Et puis, il y a la double honte algérienne et française, celle d’avoir massacré les harkis et celle d’avoir laissé faire. Certains ont pu gagner la France mais ils ont été accueillis dans des conditions indignes et se sont très vite transformés en fantômes. Ni pardon, ni reconnaissance pour ces damnés de l’histoire, même cinquante-sept ans après la fin du conflit.

Au fond, celui qui m’avait dit que personne n’avait gagné la guerre d’Algérie, avait peut-être raison. Cette guerre n’est toujours pas terminée… Le sang continue de couler et il ne coagule pas. Elle se prolongera tant qu’on ne signera pas un véritable traité de paix qui sera le fruit d’une commission vérité, justice et réconciliation. Ou bien nous prenons ce chemin, ou bien la prochaine guerre sur notre sol national sera terrible.

 

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